L'empio punito

Alessandro Melani

le 17/11/2020

par Olivier Rouvière

Raffaele Pe (Acrimante), Raffaella Milanesi (Atamira), Roberta Invernizzi (Ipomene), Giorgio Celenza (Bibi), Alberto Allegrezza (Delfa), Lorenzo Barbieri (Atrace), Auser Musici, dir. Carlo Ipata (live, Pise 2019).
Glossa 923 522 (3 CD). 3h08. Notice en français. Distr. Harmonia Mundi.


Il s'agit du premier opéra (connu) à s'inspirer du Don Juan (El burlador de Sevilla) de Tirso de Molina : créé en 1669, au Teatro Colonna de Rome, en présence de la reine Christine de Suède – qui semble s'y être ennuyée – ce « Pervers puni ou Le convive de pierre » accommode cependant la pièce espagnole à la sauce vénitienne et nous transporte dans une Antiquité de fantaisie. Fuyant sa promise, la princesse corinthienne Atamira, l'odieux Acrimante se réfugie à la cour de Macédoine (non sans avoir manqué de se noyer et été repêché par sa propre fiancée) ; là, il tente de violenter Ipomene, la sœur du roi, et, dans la foulée, assassine son tuteur ; enfin, il invite la statue de ce dernier à dîner et se voit entraîné aux enfers par sa victime. Nul doute que Da Ponte connaissait ce livret, dont on trouve des échos fidèles dans le Don Giovanni qu'il conçut pour Mozart (par exemple, dans les scènes de Bibi/Leporello, celle des statues et le chœur final). La musique d'Alessandro Melani (1639-1703) – le frère du castrat Atto, qui servit d'espion à Mazarin – avoue sa dette à l'égard des ouvrages tardifs de Cavalli (encore vivant à l'époque) : le récitatif se fait plus simple et moins modulant que chez le Vénitien tandis que petits airs, duos et ballets se multiplient (on remarquera, à l'acte II, la superbe aria a due sur ostinato « Se d'Amor la cruda sfinge »).

En 2004, à Beaune et Montpellier, Christophe Rousset ressuscitait déjà cette œuvre baroquissime – dommage qu'il ne l'ait pas gravée, car la présente version n'en donne qu'une pâle image. Enregistrée lors de représentations au Teatro Verdi de Pise (d'où nombre de bruits de scène), elle répartit les dix-sept rôles entre des chanteurs déjà aguerris et les lauréats de l'académie baroque initiée par Auser musici. Même s'il faut faire la part des aléas du direct et d'une prise de son très sèche, les uns et les autres font peine à entendre. Regrettons d'abord la détestable habitude consistant à nasiller dans les rôles bouffes, qui nous rend incapable de juger des qualités vocales éventuelles de Celenza (baryton aux graves écrasés) et d'Allegrezza (l'inévitable duègne-ténor). Invernizzi n'affiche plus qu'un timbre rêche et usé, Milanesi, une émission sourde et instable, tandis que le baryton Barbieri, qui incarne le roi de Macédoine, a besoin d'encore s'affermir, et que la voix de souris du contre-ténor interprétant Cloridoro prête à rire. La basse Piersilvio de Santis, qui cumule quatre rôles (dont ceux du Démon et de Charon) paraît plus prometteuse, mais seul Raffaele Pe semble soucieux de conférer intensité et ampleur lyrique à son rôle, dont les aigus lui échappent pourtant. Enfin, comme dans le Catone de Haendel ou le Bajazet de Gasparini, Carlo Ipata, à la tête d'un ensemble maigrichon, se contente d'accompagner platement le tout, ne cherchant jamais à véritablement empoigner l'œuvre, à l'unifier, à l'enflammer, échouant même à rendre le pathos des lamenti d'Acrimante et d'Atamira. Une parution à l'intérêt purement documentaire, donc...


Olivier Rouvière