Lady Macbeth de Mzensk

Chostakovitch

le 21/08/2017

Festival de Salzbourg, Grosses Festspielehaus

par Pierre Flinois

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Evgenia Muraveva (Katerina Ismailova) et Brandon Jovanovich (Sergej).

 

C’est en 2001, sous la baguette de Valery Gergiev, que Lady Macbeth de Mzensk fit une entrée tardive au Festival, 57 ans après sa création. Elle y reparaît 16 ans plus tard, toujours aussi impérative et parfaitement à sa place dans un programme général qui offre le XXe siècle comme axe principal.

Le spectacle, confié à Andreas Kriegenburg (qui a mis, ces dernières années, le Ring et Les Soldats en scène à Munich, la Frau ohne Schatten à Hambourg, mais reste un inconnu en France), est impressionnant. La scène du Grosses Festspielhaus n’a sans doute jamais paru aussi saturée par un décor : Harald B. Thor y a posé une fourmilière pour humains, creuset occupé par l’escalier imposant de brutalisme d’une cité dortoir de béton, glissé entre plusieurs façades aussi vertigineuses que sinistres, d’une tristesse absolue, suant grisaille et décrépitude. No future, semblent-elles dire par leur seule présence concentrationnaire, évoquant à travers cette sous-architecture stalinienne tous les totalitarismes du monde. Deux boîtes mobiles surgissent de ces façades, flottant au dessus d’une cour de déchets : côté jardin, la chambre de Katerina, côté cour, le bureau de Zinowi, qui deviendront plus tard prison et commissariat. On pense aussitôt aux architectures de Hans Dieter Schaal (le Wozzeck de Berghaus à Paris), mais aussi à la Katia Kabanova de Christoph Marthaler et Anna Viebrock à Salzbourg : enfermement, désespoir, tout est déjà évident. Que les commerçants Kabanov habitent la même cité que leurs employés est symptomatique, non de la différence sociale mais du fait que le rouleau compresseur est bien pour tous, maîtres nantis ou sous-hommes esclaves. Il n’y aura plus qu’à raconter les péripéties, l’ennui terrifiant de l’épouse, le désir du beau-père, la veulerie du mari, la sensualité de l’amant, sa duplicité aussi, le voyeurisme du peuple et son destin de soumission… tout s’y inscrit sans peine et dans une direction d’acteurs très engagée qui ne cache rien de la violence meurtrière, de la sexualité affamée, de la dégradation des structures mentales des ouvriers comme des condamnés, du Pope comme du Commissaire… Le choix de transporter l’action en plein XXe siècle permet d’éviter des figures trop convenues, comme le Boris « vieux moujik salace » trop souvent vu. Dans ce récit, avec ce décor, il faudra cependant quelques aménagements : pas de noyade possible. Katerina se pendra dans l’escalier, entraînant Sonietka dans la mort.

Cela serait simplement sordide si la partition ne donnait à ces éructations d’une humanité de bas niveau un élan de vie et de mort irrésistible – quoi qu’en ait pu penser Staline. Et là, le maître d’œuvre, plus fascinant que Gergiev naguère, est bien Mariss Jansons. Le chef letton, à 74 ans, semble infatigable et emporte les Viennois dans un tourbillon sonore qui ne semble à aucun instant baisser de rythme ou d’intensité. Plus encore que tous les autres chefs présents cet été, il fait de l’orchestre le principal protagoniste de l’opéra. Enthousiasmant !

Bien entendu, la distribution, très majoritairement russe, suit avec le même professionnalisme et le même dévouement, et semble avoir investi en Chostakovitch toutes ses forces. Dmitry Ulianov est un Boris plus retors que souvent et surtout plus distingué, ce qui le rend plus dégueulasse encore. Maxim Paster est un Zinowi plus digne que de coutume et les figures du Pope (Stanislav Trofimov) et du Petit Moujik (Andrei Popov) sont de vraies trognes. Brandon Jovanovich, dans une forme vocale insolente, est un Sergeï aux faces opposées, tendre et violent, hâbleur et couard, mais toujours séducteur invétéré à la main baladeuse. Nina Stemme, autour de qui ce spectacle a été conçu, n’ayant pu assurer que les deux premières représentations (on l’y a dit magistrale) du fait d’un virus tenace, est remplacée ensuite par l’interprète affichée initialement pour Aksenya : Evgenia Muraveva. Elle est jeune, intense, elle chante la partition à merveille, elle joue le rôle à la perfection. Mais elle est tout simplement trop belle, pas assez défaite d’ennui, pas assez dégradée psychologiquement pour qu’on n’ait pas quand même regretté Stemme, dont les photos disent qu’elle semblait idéale pour le rôle dans cette magistrale production. L’imprévu peut imposer ses contraintes. Par delà nos regrets, on aura néanmoins découvert ainsi une fort belle interprète.

P.F.

A lire : Lady Macbeth de Mzensk, L’Avant-Scène Opéra n° 141.


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Photos : Thomas Aurin.