Orfeo

Rossi

le 19/02/2016

Opéra royal de Versailles

par Alfred Caron

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Même débarrassé de son prologue, de son épilogue et des ses épisodes secondaires, l'Orfeo de Rossi (Paris, 1647) reste un opéra-fleuve. Trois heures de musique qui semblent charrier avec elles toute la jeune histoire de la tragedia in musica – à peine un demi-siècle, de ses origines florentines au Couronnement de Poppée auquel, par de nombreux aspects, cet opéra fait souvent penser.

La richesse et la variété de la partition ne peuvent cacher quelques longueurs çà et là, notamment au premier acte – dans la mise en place du mariage attendu dont la musique se révèle assez générique – et au dernier où le dénouement tragique semble un peu court dans sa nudité. D'évidence le lieto fine aurait sûrement remis l'histoire dans une perspective d'époque plus pertinente. Tout commence en réalité au deuxième acte, avec la cristallisation du débat amoureux entre Aristée et Eurydice où les désirs contrariés du premier se heurtent aux refus de la seconde, et où toutes les forces des personnages secondaires – dieux et mortels – se concentrent pour faire céder la nymphe aux supplications du berger. L'originalité du compositeur agit à plein dans un mélange des genres tragique et comique d'une cruauté fascinante, dont l'air tourmenté d'Eurydice, troué des interventions de la Vecchia, est un exemple étonnant. Si les airs du premier acte paraissent parfois manquer d'originalité, le musicien trouve néanmoins dans le livret de Buti, remarquablement habile dans sa relecture du mythe, des ressources pour montrer sa capacité à faire exister les contradictions de ses personnages dans toute leur profondeur psychologique. Presque tous les numéros seraient à citer tant ils paraissent d'une incroyable modernité. Si le ballet ajouté à l'époque de la création par un compositeur français a été supprimé, la danse n'est pas tout à fait absente et elle rythme avec bonheur la représentation, s'intégrant naturellement à l'action – comme celle des Dryades, qui conduit à la mort de l'héroïne. De toute beauté sont les interludes orchestraux qui ouvrent chacun des actes et les grands ensembles d'inspiration madrigalesque comme le finale de l'acte I ou la déploration d'Eurydice à l'acte II.

William Christie avait déjà proposé, dans les années 1990, une intéressante approche de ce premier opéra italien créé en France sur l'impulsion de Mazarin. Celle de Raphaël Pichon bénéficie des atouts de la représentation et renouvelle entièrement notre vision de l'œuvre grâce à une direction d'un dynamisme, d'une souplesse et d'une précision parfaits à la tête d'un orchestre coloré et chatoyant. La mise en scène efficace de Jetske Mijnnsen joue l'alternance du blanc et du noir. Son approche se situe à mi-chemin entre Robert Carsen, par sa transposition dans un univers bourgeois très contemporain, et Claus Guth, par l'importance donnée au décor, funèbre et qui ne connaît que peu de transformations – n'était ce magnifique rideau noir qui l'occulte pour évoquer la descente aux Enfers. La distribution est dominée par l'Eurydice lumineuse de Francesca Aspromonte, tout à fois musicienne et tragédienne de premier plan et qui semble, dans cette version, être devenue le personnage principal. Par contraste, l'Orphée bien chantant mais plus uniforme de Judith van Wanroij paraît moins prenant. Excellent également l'Aristée pathétique de Giuseppina Bridelli. L'ensemble des seconds rôles - treize sur le papier, assurés par huit chanteurs auxquels s'ajoutent les Grâces et les Parques – mériterait une mention mais on ne résiste pas au plaisir de citer la énième incarnation travestie de Dominique Visse en Vecchia et le Momus « bad boy » de Marc Mauillon, avec qui le Satire de Renato Dolcini forme un duo vraiment déjanté.

Sinon chef-d'œuvre comme le dit le chef, au moins chaînon manquant dans l'histoire de l'opéra, cet Orfeo à cheval sur deux époques se révèle une belle réussite théâtrale et une remarquable redécouverte.

A.C.

Cette production de l’Orfeo de Rossi était présentée à l’Opéra royal de Versailles quelques jours après sa création à l’Opéra national de Lorraine (lire ici).


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Photos : Opéra national de Lorraine.