Orfeo

Rossi

le 07/02/2016

Nancy, Opéra national de Lorraine

par Gérard Condé

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Francesca Aspromonte (Euridice) et Dominique Visse (la Vecchia).

« Qu’ils chantent, qu’ils chantent pourvu qu’ils paient ! » Preuve de cynisme ou manque d’amour-propre, le trait prêté au Cardinal en butte aux mazarinades n’était pas précisément à sa gloire. Du moins au sortir de la représentation de l’Orfeo de Luigi Rossi, commande de Mazarin créée devant la cour, au palais Royal en 1647 (le jeune Louis XIV le verra trois fois), est-on convaincu que l’argent des contribuables (autour de 400 000 écus) était bien employé. Et il l’est sans doute encore car, même à guichets fermés, les recettes de cette recréation scénique française coproduite par les opéras de Nancy, Bordeaux, Caen et Versailles (pour faire court) ne doivent pas couvrir entièrement les dépenses.

Pas de luxe exagéré pourtant : les chapeaux extravagants des dames et les masques animaliers de Siméon Davey – qui font ressembler les hôtes de Pluton aux fantasmagories de Jérôme Bosch – ont été réalisés dans les ateliers de l’Opéra national de Bordeaux. Mais, même si les aristocratiques habits de mariage chic et de deuil sortent des ateliers de l’Opéra national de Lorraine, cela a un coût. De même le décor unique de Ben Baur construit par les services techniques de la ville de Nancy : puissants panneaux sombres, grands rideaux qu’on tire pour l’acte infernal, mobilier de banquet de noces, faux serpent et vrai (?) cercueil. Tout cela ne se fait pas avec des bouts de ficelle. Du moins est-ce superbe à regarder…

… et réjouissant à applaudir : le chef Raphaël Pichon, initiateur de l’aventure, la metteuse en scène Jetzke Mijnssen, les dix protagonistes d’une distribution impeccable, les membres triés sur le volet du Chœur de l’Ensemble Pygmalion dont la trentaine de musiciens (on pourrait dire solistes) débordait presque de la fosse. Tout cela forme un vrai bataillon en campagne qui vole au secours de l’art lyrique porté sur les ailes d’une intendance dont on méconnaît la virtuosité.

Il en faudrait aussi pour transmettre l’émotion d’avoir baigné pendant trois heures dans un enchantement continu. Côté spectacle, rien d’excessivement original, aucune de ces idées retorses d’autant plus sujettes aux controverses qu’elles ne fonctionnent pas. Mais l’intelligence d’une mise en scène qui, transposant mieux que d’ordinaire le mythe antique à l’époque actuelle, réussit, par une direction d’acteurs fourmillante de détails, toujours en phase avec la pulsation musicale, à donner toutes les couleurs de la vie aux noces un peu bourgeoises d’Orphée, à la détresse pathétique d’Aristée rongé par la jalousie et l’amour, aux scrupules d’Eurydice que sa Nourrice et une vieille entremetteuse combattent en vain ; toute sa saveur ludique au cynisme libertin de Momo et du Satyre. Et toute sa noirceur tragique au second volet : la morsure du serpent et le refus d’en être guérie par Aristée, le funérarium plus froid que l’enfer, les déplorations, la discorde entre les dieux, la permission d’arracher Eurydice à la mort. Un silence, le fatal regard en arrière qui la fait disparaître. Et le rideau tombe.

La conclusion originale de l’ouvrage était moins saisissante sans doute, moins brusque certainement et la représentation ne devait pas s’ouvrir comme ici par un beau solo de harpe mais par un prologue célébrant les victoires de la France. Ceci pour rappeler l’importance de la réalisation dans la physionomie que nous offrent, à leur résurrection, les ouvrages de cette époque. Écrits sur deux portées (le chant et la ligne de basse d’où se déduit l’harmonie), ils se prêtent à tous les raffinements d’une instrumentation savoureuse pour nos oreilles, à une ornementation inspirée de codes de l’époque dans la mesure où ils correspondent aux nôtres, à tous les resserrements nécessaires pour éliminer les longueurs. Aussi la paternité de l’effet final revient-elle autant à Raphaël Pichon et Miguel Henry qu’à Luigi Rossi, sans méconnaître la part de certains musiciens à qui est laissée une marge d’improvisation et, plus déterminante encore, la part des chanteurs dont la ligne vocale n’est souvent qu’un canevas.

Après avoir rappelé l’excellence de l’Ensemble et du chœur Pygmalion, l’expressivité et la souplesse précise de son chef, Raphaël Pichon, il faut louer le timbre moiré et la belle présence de Judith van Wanroij (Orfeo), la luminosité aérienne alternant avec les accents tragiques, le phrasé délectable de Francesca Aspromonte (Euridice), l’éloquence douloureuse de Giuseppina Bridelli qui hausse Aristeo au premier plan du drame. Le jeu scénique déjanté et la projection vocale des trois comiques, Renato Dolicini (Satiro), Marc Mauillon (Momo) et Dominique Visse (Vecchia), leur fait passer allègrement la rampe, chacun à sa façon. On hésite à compter le contre-ténor Ray Chenez parmi les travestis ridicules tant le personnage, bien en voix, de la Nourrice se révèle touchant ; il confère d’ailleurs ensuite la même fraîcheur à l’Amour. Luigi de Donato, formidable basse, compose un Pluton noir à souhait. Victor Torres, déjà impressionnant en papa d’Eurydice, l’est encore davantage en Carone. Giulia Semenzato, irrésistible Proserpine de timbre comme d’allure, et l’Apollo rayonnant de David Tricou, complètent une distribution sans failles. Et qui aurait cru, sans lire le programme, que les trois Grâces et les trois Parques (masculines) étaient issues du chœur ? Ce n’est pas le monde à l’envers ; simplement l’Enfer et le Paradis sans le Purgatoire.

G.C.


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Judith van Wanroij (Orfeo, au centre). Photos : Opéra national de Lorraine.