Maître Péronilla

Offenbach

le 18/02/2020

par Louis Bilodeau

Véronique Gens (Léona), Antoinette Dennefeld (Frimouskino), Chantal Santon-Jeffery (Alvarès), Anaïs Constans (Manoëla), Éric Huchet (Maître Péronilla), Tassis Christoyannis (Ripardos), François Piolino (Don Guardona), Patrick Kabongo (Vélasquez Major), Loïc Félix (Vélasquez Junior), Yoann Dubruque (le marquis Don Henrique), Matthieu Lécroart (Don Fabrice/Premier Juge), Raphaël Brémard (le Notaire/Pédrillo), Jérôme Boutillier (le Corrégidor/Brid'Oison/Juanito), Orchestre National de France et Chœur de Radio France, dir. Markus Poschner (31 mai et 1er juin 2019).
Palazzetto Bru Zane, collection « Opéra français », no 23 (2 CD). Livret et articles en français et en anglais. Distr. Outhere.
 

Avec la création à Tours de la version française des Fées du Rhin (septembre 2018) et la résurrection de Barkouf à l'Opéra du Rhin (décembre 2018), ce Maître Péronilla du Théâtre des Champs-Élysées fut l'un des événements majeurs des célébrations soulignant le bicentenaire de la naissance d'Offenbach. Donné ici en version de concert, l'opéra bouffe avait en effet sombré dans un oubli presque total depuis les cinquante représentations que les Bouffes-Parisiens avaient données de mars à mai 1878. Après avoir triomphé lors des Expositions universelles de 1855 (Les Deux Aveugles) et de 1867 (La Grande-Duchesse de Gérolstein), le compositeur avait dû se résoudre à voir son ouvrage quitter l'affiche au moment même où les milliers de visiteurs commençaient à « envahir la cité souveraine » (La Vie parisienne). L'échec est principalement attribuable au livret assez malhabile qu'Offenbach avait écrit lui-même (avec l'aide de Paul Ferrier et Charles Nuitter pour les passages chantés) gravitant autour de la bigamie involontaire de la sémillante Manoëla. Sans atteindre à la richesse mélodique de ses chefs-d'œuvre, la partition renferme néanmoins de superbes morceaux, dont la magnifique malagueña du deuxième acte, ultime hommage d'Offenbach à l'Espagne qu'il confiera d'ailleurs à Fiorella dans la reprise des Brigands en décembre 1878 à la Gaîté. L'ORTF donna certes l'œuvre en 1970 (sous la direction de Robert Martignoni, avec Dominique Tirmont, Michèle Herbé, Claude Bergeret, Monique Stiot et Joseph Peyron), mais l'enregistrement ne fut jamais commercialisé. En plus de combler une importante lacune dans la discographie, cette version parrainée par le Palazzetto Bru Zane répond en grande partie à nos attentes.

L'écoute des disques confirme l'impression éprouvée en salle : la distribution fait honneur au chant français, mais la direction de Markus Poschner s'avère nettement trop lourde. Peut-être aurait-il fallu faire appel à une plus petite phalange que l'Orchestre National de France et réduire le nombre de choristes (remarquables au demeurant) pour retrouver davantage l'essence de cette musique tout en raffinement qui supporte mal un nombre trop élevé de décibels. Si le chef ne manque assurément pas d'ardeur et de conviction, il rend parfois bien pesant le « Mozart des Champs-Élysées », en particulier dans le finale du deuxième acte. Les deux vedettes du chant sont Antoinette Dennefeld et Chantal Santon-Jeffery, merveilleuses de sensibilité musicale dans les rôles travestis du clerc de notaire Frimouskino et du maître de musique Alvarès. La seconde se révèle fort touchante en « mari du soir » et sait donner beaucoup de caractère à la fameuse malagueña. Anaïs Constans est une Manoëla adorable au timbre ravissant, tandis que Véronique Gens convainc un peu moins dans l'expression de la frustration amoureuse de la tante Léona. Plus que le rôle-titre plutôt effacé, dont Éric Huchet se charge avec toute la bonhomie souhaitable, c'est le personnage de Ripardos, soldat au grand cœur, qui retient l'attention grâce à l'élégance vocale de Tassis Christoyannis. Outre François Piolino, impayable « mari du matin » (Don Guardona), les amusants frères Vélasquez de Patrick Kabongo et Loïc Félix se distinguent au sein d'une distribution de haut niveau à la bonne humeur contagieuse.

Louis Bilodeau