Wonderful Town

Bernstein

le 04/12/2018

par Chantal Cazaux

Jasmine Roy (Ruth Sherwood), Rafaëlle Cohen (Eileen Sherwood), Dalia Constantin (Helen), Lauren Van Kempen (Violet), Alyssa Landry (Mrs Wade), Maxime de Toledo (Robert Baker), Thomas Boutilier (Wreck), Franck Lopez (Lonigan), Orchestre et Chœur de l’Opéra de Toulon, dir. Larry Blank, mise en scène : Olivier Bénézech (Toulon, janv. 2018).
DVD BelAir classiques BAC158. Notice et argument en anglais et français. Distr. Outhere.

Depuis quelques années l’Opéra de Toulon fait la part belle aux musicals de qualité dans sa programmation, sous la houlette scénique d’Olivier Bénézech : après Sondheim, avec la création française de Follies en 2013 (DVD BelAir classiques) et Sweeney Todd en 2016, voici Bernstein et une nouvelle première hexagonale, celle de Wonderful Town.

Créée à Broadway en 1953, la comédie musicale déroule les aventures new-yorkaises de deux sœurs fraîchement débarquées de l’Ohio, Eileen et Ruth. Rien moins qu’une histoire inspirée de faits réels, puisque droit sortie des mémoires de l’écrivain Ruth McKenney publiées en 1938 sous le titre My Sister Eileen. Après une adaptation théâtrale dès 1940 puis cinématographique deux ans plus tard, avec Rosalind Russell dans le rôle de Ruth, commande fut passée à Bernstein (et ses acolytes Betty Comden et Adolph Green pour les lyrics) pour que Broadway s’empare du phénomène – avec succès : 8 Tony Awards à la clé ! Car Bernstein a créé un petit chef-d’œuvre, avec pléthore de chansons réussies, sentimentales ou ironiques, de (brefs) ballets pleins de peps, de pastiches musicaux réjouissants (conga, ragtime, swing, air irlandais). On y entendra même une petite « crise de colorature » d’Eileen annonçant directement « Glitter and be gay ».

À Toulon, la production d’Olivier Bénézech réjouit tout autant l’œil. Les décors judicieux de Luc Londiveau sont « augmentés » par les vidéos de Gilles Papain, et une modernité plurielle se bouscule dans le défilé des costumes signés Frédéric Olivier : imprimés et cols « pelle à tarte » pour les seventies (sans compter le brushing « Farah Fawcett » d’Eileen), fausse fourrure fluo et paillettes eighties, ou cuir clouté pour des Village People revisités. L’action est en effet actualisée, et c’est un New York plus immédiat que celui de Ruth McKenney ou celui de Lenny Bernstein qui parle ici au public, incluant les slogans de manif les plus récents (« Not my president ! »). Pourquoi pas, puisque l’esprit référencé est préservé : quand Bernstein lorgnait du côté de l’époque screwball comedy de McKenney, la scénographie nous invite ici à redécouvrir une autre New York cinéphile, celle de la génération Scorsese. Et la production apporte un grand soin au détail : le rythme et l’accent de tous les dialogues sont parfaitement fluent, l’équipe vocale tient son rang – très légèrement en retrait du sur-jeu si souvent audible à Broadway, et qui s’en plaindrait ? Seuls les grands ensembles pâlissent un peu : l’Orchestre de l’Opéra de Toulon reste assez étranger au swing cuivré et félin de Bernstein et les moments choraux dévoilent quelques défauts de mise en place. Mais sur scène, tous les solistes sont impeccables, à commencer par les deux « leading ladies » très complémentaires, qui tiennent le show de scène en scène : Jasmine Roy, voix âpre et grave (y compris un growl rugissant), jeu solide, pour une Ruth terrienne et franche ; Rafaëlle Cohen, plus légère et vraie « blonde » de comédie, pour une Eileen-poupée aussi attendrissante que naïve.

Une excellente nouvelle référence pour les amateurs de musical et de Bernstein !

Chantal Cazaux