Aïda

Verdi

le 23/08/2022

Salzbourg, Grosses Festspielhaus

par Jules Cavalié


Ève-Maud Hubeaux (Amneris). © SF / Ruth Walz

Sur scène, une boîte aux murs pavés de blanc qui se scinde en son milieu en deux parties, l’une et l’autre se meuvent, divisent l’espace scénique, le rétrécissent, lui donnent de la profondeur, ouvrent et ferment des entrées. Sur les murs blancs, l’artiste vidéaste Shirin Neshat, qui reprend sa mise en scène de 2017, projette successivement deux de ses œuvres antérieures, Rapture et Passage, qui évoquent de manière stylisée la guerre et le rite, deux aspects que la metteuse en scène lit dans l’opéra de Verdi. Si le premier semble évident, le second sème le doute. La religion présentée par le compositeur est bien une arme politique, un clergé sanguinaire avec lequel le maître de Busseto réglait ses comptes, et non une source de mysticisme, ce que Neshat souligne d’ailleurs fortement. Cette religion présente tous les atours du christianisme orthodoxe, Ramfis est un pope et un cercle de popesses muettes navigue autour des personnages, les isolant ou les réunissant. Allusion à l’actualité ou simple choix guidé par une appétence esthétique ? On penche pour la deuxième solution quand les danseuses et danseurs laissent voir des caractères persans tatoués sur leur dos. Cette superposition d’éléments disparates n’aboutit à aucun discours, on pourrait même croire à une forme de gag moquant la mise en scène moderne tant on accumule les poncifs d’une pseudo-sobriété, qui pousse le vice jusqu’à une absence de direction d’acteurs, livrant les chanteurs à eux-mêmes.

Alain Altinoglu propose une direction de bonne tenue : l’intimité du troisième acte est rendue avec raffinement et l’action bénéficie d’un dynamisme et d’une énergie intarissables. Manquent seulement à la soirée une lecture plus continue et – dans les ensembles forte – le renoncement à certains effets qui déséquilibrent le rapport entre fosse et plateau au détriment des chanteurs. La distribution est dominée par l’Aïda sensible et stylée d’Elena Stikhina, la beauté du timbre est mise en valeur par une habileté dans les demi-teintes et la qualité du phrasé fait oublier un italien un peu flou. Piotr Beczała n’est pas un interprète, mais un grand chanteur. La voix se pare désormais de couleurs ambrées, ce qui ne l’empêche pas de rayonner dans les aigus. La ligne de chant est toujours belle, même si elle n’est pas toujours aussi incarnée qu’on pourrait le souhaiter à la scène. Ève-Maud Hubeaux prête sa grande et belle voix à une Amnéris dont la sensualité et le caractère vénéneux cèdent à l’autorité. Erwin Schrott en fait trop en Ramfis et la ligne en pâtit, dommage, l’instrument est beau. Au contraire, Roberto Tagliavini est un Roi de haute tenue. Luca Salsi paraît parfois à ses limites et doit un peu forcer, mais livre une très belle prestation, bien chantée et incarnée, grâce à laquelle on retrouve le plaisir de l’italien chanté. Enfin, Riccardo Della Sciucca (un messager) et Flore Van Meerssche (la sacerdotesse) sont impeccables dans leurs rôles.

Cette représentation de belle facture aura manqué d’une épine dorsale pour faire vivre ce récit alors que la plupart des moyens étaient réunis. 

Jules Cavalié

À lire : notre édition de Aïda/L'Avant-Scène Opéra n° 268 


Erwin Schrott (Ramfis) et Piotr Beczala (Radamès). © SF / Ruth Walz