Il Nerone

Monteverdi

le 12/03/2022

Paris, Théâtre de l'Athénée - Louis Jouvet

par Jules Cavalié

Lise Nougier (la nourrice), Alejandro Baliñas Vieites (Sénèque) et Lucie Peyramaure (Octavie) © Vincent Lappartient @Studio j'adore ce que vous faites / Opéra National de Paris

Un rideau en lamé doré, certains costumes aux couleurs criardes, d’autres affublant les chanteurs de pacotille ou de mauvais satin, le tout oscillant entre une indétermination contemporaine et une Antiquité de carnaval… l’œil souffre. Dans la mise en scène d’Alain Françon, les affects bigarrés de la partition et du livret, qui fondent la fascination étrange de l’esthétique baroque, deviennent confusion : les désirs de Néron, de la cruauté à l’amour, ne sont plus que la fantaisie d’un souverain capricieux, contrepointée de quelques scènes de comédie et de tragédie. C’est peu dire que la très belle équipe de jeunes chanteurs de l’Académie de l’Opéra de Paris et de jeunes artistes invités méritait mieux.

Remarquons tout d’abord la très belle diction italienne de l’ensemble de la distribution, doublée d’un sens du phrasé qui permet de se passer des surtitres autant que notre italien nous l’autorise (l’italien aulico et ancien a eu raison de nous plus d’une fois). À ce jeu-là, la soprano italienne Martina Russomanno (Fortune/Drusilla) a l’avantage de l’idiomatisme, doublé d’une belle voix chaleureuse. Le chant est séduisant et séducteur, généreux et engagé dans l’affect. En Poppée, Marine Chagnon use du verbe avec une égale excellence mais dans une toute autre perspective : le jeune mezzo-soprano cisèle avec art chacune de ses interventions autant déclamées que chantées. Avec la même subtilité elle façonne son jeu et sa stature de tragédienne : le spectacle n’en est qu’à la deuxième scène et déjà l’impératrice perce sous la courtisane. L’Octavie de Lucie Peyramaure ne manque pas non plus de stature : on découvre une voix dramatique et ample qui se plie aux nécessités de l’autorité aussi bien qu’à la douleur déchirante des adieux. Fernando Escalona se tire sans peine du rôle de Néron hérissé de difficultés tout en cultivant une préciosité qui sied finalement à cet empereur dominé par ses pulsions. Au contraire, le Sénèque de la basse bien chantante Alejandro Baliñas Vieites, est impressionnant de maturité. En Amour, autant qu’en Valet, Kseniia Proshina confirme la très favorable impression qu’elle avait laissée en Barberine : à l’aise aussi bien à la scène que vocalement elle déploie une espièglerie qui fait mouche pour ses deux rôles. Au registre de la comédie, Léo Fernique remporte la palme avec son Arnalta désopilante. Le contre-ténor met sa puissante voix au service de ce personnage de nourrice issue de la grande famille des valets et servantes de commedia dell’arte. Lise Nougier déploie son beau mezzo-soprano bien ambré pour jouer aussi bien l’austère Vertu que la Nourrice exubérante d’Octavie. Le contre-ténor Léopold Gilloots-Laforge fait un bel Ottone. Enfin, Yiorgo Ioannou, Léo Vermot-Desroches et Thomas Ricart font preuve d’un égal dynamisme et de qualités vocales sans reproche pour interpréter la myriade de petits personnages dont les interventions sont cruciales pour assurer la variété des pièces vocales qui constituent l’opéra.

Dans sa note d’intention, Vincent Dumestre explique avoir voulu renouer avec le spectacle donné à l’improviste à Paris en 1647. Dimension réduite de l’orchestre et moyens scéniques limités, le spectacle fut l’inverse d’une grande représentation de cour. On retrouve ainsi un ensemble orchestral limité au strict nécessaire, ayant pour vertu de souligner la multiplicité des registres. Dumestre propose une lecture incisive de la partition, sans négliger pour autant les langueurs de l’amour ou de la douleur, veillant attentivement à ces jeunes artistes.

À la fin des saluts, les chanteurs dirigent leurs regards vers la fosse à cour et entonnent un lyrique « Joyeux anniversaire ». Chaleureuse spontanéité qui confirme le sentiment de grande complicité perçu tout au long de la représentation. Après cela on ne désire plus qu’une chose, musiquer encore et encore avec eux…

Le spectacle est repris à Dijon du 20 au 26 mars, puis à Amiens le 1er avril.

Jules Cavalié

À lire : notre édition de Le Couronnement de Poppée / L’Avant-Scène Opéra n°224



© Vincent Lappartient @Studio j'adore ce que vous faites / Opéra National de Paris