Les Huguenots

Meyerbeer

le 26/02/2020

Genève, Grand Théâtre

par Alfred Caron




À quoi bon monter Les Huguenots intégralement si c’est pour les tourner en dérision ? C'est un peu la question que l'on se pose au sortir d'un spectacle de quatre heures auquel ne manque pas une mesure de la partition sauf peut-être dans le ballet qui paraît un peu écourté, mais dont la démarche théâtrale est pour le moins déconcertante. Refusant de jouer la carte historique ou celle d'une actualisation, Jossi Wieler et Sergio Morabito ont voulu voir dans le livret de Scribe une sorte de scénario hollywoodien et ont transposé l’action sur un plateau de tournage, quelque part dans le monde des studios américains de l'Âge d'Or.  Leur dramaturgie au second degré mixe le film en train de se faire et les préparatifs du tournage, avec un regard sur le milieu cinématographique où les rapports de pouvoir et la violence règnent en maîtres. Sur les situations originelles, ils ont plaqué des réminiscences filmiques et des personnages tout droit sortis du répertoire cinématographique, au risque évidemment ou avec la ferme intention, de les dénaturer.

De Raoul de Nangis, ils font une sorte de clown naïf, entre Chico et Harpo Marx, dont la prise de conscience n’intervient que tardivement quand il cherche, égaré au quatrième acte, une issue pour échapper au piège de l’illusion dans laquelle il baignait encore, malgré le passage à tabac dont il est victime au troisième acte. Marcel est une caricature de vieux serviteur tout droit sorti des premières adaptations au cinéma des Trois Mousquetaires. De Nevers et sa clique de gentilshommes ils font une bande de « bad boys », en tenue de tennis, superficiels et sans conscience ; l'Archer du guet est devenu un policeman de film muet, le duel de l’acte III un match de boxe traité dans le plus pur style des films burlesques. Et ainsi de suite... Le tout, dans un décor minimal qui ne prendra forme que pour le troisième acte, avec ces colonnes et ces bancs d’église qui soudain nous emmènent au cœur du conflit religieux rassemblant en fait les différents groupes (catholiques, protestants, bohémiens...) en une masse unique et indifférenciée dont s'exprime de façon unitaire la haine de l'autre et l'intolérance. Si les victimes de la Saint-Barthélemy sont bien présentes d’un bout à l’autre de l'action, c'est comme autant de fantômes ensanglantés traversant le plateau, invisibles aux protagonistes, mais cela ne suffit pas vraiment à contrebalancer l’ironie, les anachronismes et les décalages qui suscitent de nombreux rires de l'auditoire. Le sommet du comique est atteint dans le tournage de la scène du bal du quatrième acte dans laquelle l'intervention de Raoul venant crier au massacre déchaîne une hystérie collective totalement grotesque. Curieusement le spectacle s'achève sur une vision au premier degré du cinquième acte dont on imagine assez bien la transposition sur un écran en noir et blanc.

Il faut beaucoup de talent et de conviction aux interprètes pour réussir à ne pas tomber dans le ridicule, singulièrement dans le cas de John Osborn qui est sauvé par la force de son incarnation vocale, le ténor maîtrisant haut la main toutes les chausse-trappes d’un rôle qui réclame douceur et héroïsme, voix mixte et aigus de poitrine et qui se coule avec beaucoup de probité dans le personnage qui lui est imposé. On ne saurait en dire autant de la Marguerite d’Ana Durlovski dont la mise en scène fait une starlette sur le retour, dont la vulgarité est encore renforcée par un timbre sans charme et un style outrageusement démonstratif, faisant du duo avec Raoul à l’acte II une scène de gaudriole pure et simple. L’Urbain de Lea Desandre, qui aborde également le rondeau supplémentaire de l'acte II avec brio, quoiqu’un peu légère pour le rôle, lui donne beaucoup de caractère autant vocal que scénique, jouant en permanence sur une androgynie qui fait du page la secrétaire de la starlette ou la script-girl, avec une petite touche de lesbianisme dans le tableau de Chenonceau. Du côté des gentilshommes catholiques, si le Nevers d’Alexandre Duhamel avec son baryton large paraît très convaincant, surtout dans son sursaut de conscience du quatrième acte au moment de la Bénédiction des Poignards, la longue tessiture de Saint-Bris semble poser quelques problèmes à Laurent Alvaro dont le bas de la voix manque de stabilité. Malgré un peu de grisaille dans l’extrême grave, Michele Pertusi compose un Marcel de grand relief. Il reste avec la Valentine de Rachel Willis-Sorensen, belle voix de grand spinto dont on regrette la tendance à forcer un peu ses aigus, un des rares personnages à ne jamais tomber dans le comique et le second degré. Les Huguenots sont également un opéra choral et de ce point de vue, la production ne laisse rien à désirer, les chœurs du Grand Théâtre se montrant exemplaires de cohésion et de variété, de même que l'ensemble des petits rôles et les multiples coryphées qui interviennent dans les scènes d'ensemble, avec une mention particulière pour le Cossé de Florian Cafiero et le Bois-Rosé de Rémi Garin. Au total, si le succès est incontestable, c'est en grande partie grâce à l'engagement d'un plateau de grande classe et à la direction infaillible de Marc Minkowski qui, grand amoureux de la partition sachant en révéler tous les aspects légers, grandioses ou lyriques, offre à l'œuvre cette vision globale et ce « premier degré » que lui refuse la mise en scène.

Curieusement cette production déconcertante et plutôt virtuose à sa façon, qui ne déclenche jamais l'émotion, irrite même parfois, reste gravée a posteriori comme si son approche distanciée offrait l'espace nécessaire pour que le message qu'elle porte émerge de lui-même, par petites touches, sans avoir besoin d'être proféré.

Alfred Caron

À lire : notre édition des Huguenots, L’Avant-Scène Opéra n° 305


Photos : Magali Dougados / GTG