Rusalka

Dvořák

le 12/12/2019

Anvers, Opéra des Flandres

par Alfred Caron


Pumeza Matshikiza (Rusalka)


Avec un corps de ballet d’un niveau remarquable, la danse occupe à l’Opéra des Flandres une place au moins aussi importante que l’art lyrique. Après Pelléas et Mélisande mis en scène et chorégraphié en 2018 par Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet, c’est au tour du chorégraphe norvégien Alan Lucien Øyen de s’emparer de Rusalka et de le transformer en opéra-ballet. Certes, l’opéra de Dvořák, largement basé sur des mélodies d’inspiration populaire, entretient un certain rapport avec la danse. Quelques scènes comme le bal du deuxième acte ou les apparitions des ondines bénéficient tout particulièrement de l’apport du ballet, mais le doublage systématique de trois protagonistes par un danseur frôle souvent la redondance et paraît dans bien des cas quelque peu superflu. S’il prend son plein sens quand il s'agit du rôle-titre dont le double dansé, incarné de façon captivante par la ballerine Shelby Williams, semble l’image même de cette âme souffrante dont elle est en quête et qui lui est refusée, pour les autres personnages, le Prince ou l'Ondin, il ne paraît pas toujours aussi convaincant, sauf dans certains ensembles où la chorégraphie joue sur des chassés-croisés entre personnages chantés et dansés ou instaure une sorte de dialogue entre le personnage lui-même et son double. Sur le plan purement chorégraphique, le langage paraît assez éclectique, un mixte de classicisme, comme dans la scène de la rencontre, illustrée par un pas de deux très expressif, et d’éléments plus contemporains dans les solos où l’influence de Pina Bausch est patente. À la suite de son dramaturge, le metteur en scène a voulu faire de Rusalka l’esprit d’un enfant noyé par ses parents (incarnés par Jezibaba et l'Ondin), comme dans la tradition slave, justifiant ainsi son désir d’humanité, ce qui complique inutilement l’action sans lui donner plus de profondeur. Très réussi, le dispositif scénique d’Åsmund Færavaag tient tout entier dans une imposante structure en deux parties mobiles dont les courbes semblent suggérer les ondoiements de l’eau, mais qui peut aussi se transformer en prison pour la protagoniste et dont les lumières et les mouvements réussissent à renouveler la vision presque à chaque scène.

Pumeza Matshikiza offre au rôle-titre une voix charnue et colorée, entièrement sur le versant dramatique, dont les aigus paraissent toujours un peu en tension. Son invocation à la lune paraît du coup plus une supplication qu’une prière éthérée comme c’est souvent le cas. Le Prince du Coréen Kyungho Kim possède certes l’extension d’un rôle très aigu mais manque un peu de réelle présence que ne compense guère son double dansé à la gestique aussi compliquée que peu suggestive. Sans posséder la profondeur spectaculaire de certains mezzo-sopranos, Maria-Riccarda Wesseling apporte un beau relief à la cruelle sorcière Jezibaba et la Princesse étrangère de Karen Vermeiren a toute la présence charnelle que réclame le rôle. Chaque apparition de l'Ondin de Goderdzi Janelidze, parfaitement idiomatique et que ne parasite jamais son double, est un moment de pure délectation, tant sa basse superbement timbrée et son chant nuancé paraissent d'une totale justesse dans un rôle où il concilie parfaitement autorité et tendresse paternelle. D’excellents petits rôles, un chœur remarquablement préparé, un orchestre superlatif complètent cette distribution d’excellent niveau sinon tout à fait idéale. Dans la fosse, la jeune cheffe lituanienne Giedré Slekyte fait briller la somptueuse orchestration de Dvořák tant dans ses réminiscences wagnériennes que dans ses aspects plus pittoresques, et porte dans un parfait équilibre entre lyrisme et drame au plein succès cette production d'une grande poésie mais un peu inégale.

Alfred Caron


À lire : notre édition de Rusalka : L’Avant-Scène Opéra n° 205


Kyungho Kim (le Prince) et Shelby Williams (Rusalka [danse])
Photos : Filip Van Roe / Opera Ballet Vlaanderen