Il primo omicidio ovvero Caino

Scarlatti

le 29/01/2019

Opéra national de Paris, Palais Garnier

par Olivier Rouvière


Thomas Walker (Adamo), Olivia Vermeulen (Abele), Birgitte Christensen (Eva), Kristina Hammarström (Caino)

Cain overo Il primo omicidio
 (« Caïn ou le premier meurtre/meurtrier »), créé à Venise en 1707 - dans la même ville et la même année que Mitridate Eupatore - constitue sans doute l’un des sommets de la production d’Alessandro Scarlatti. Composé sur un habile livret d’Antonio Ottoboni (le père du cardinal qui fut le protecteur et librettiste de Haendel), il s’agit du trentième des quelques quarante oratorios de Scarlatti Père : l’ouvrage n’était donc pas destiné au théâtre, mais plutôt à l’oratoire, si ce n’est à l’église. C’est d’ailleurs au cours du Festival des cathédrales de Picardie de 1992 que nous l’avions découvert, sous la direction de Rinaldo Alessandrini et de Fabio Biondi, qui le gravèrent dans la foulée (Opus 111). René Jacobs l’enregistra à son tour cinq ans plus tard, avec une distribution vocale supérieure mais une expressivité moindre (Harmonia Mundi). Il en propose aujourd’hui une « adaptation » à l’Opéra de Paris.

L’idée est-elle pertinente ? Oui, absolument, s’il s’agit de faire découvrir à un plus large public cette partition d’une suffocante beauté - et d’une réelle théâtralité musicale, en ce qui concerne la seconde partie (écoutez ne serait-ce que l’aria prémonitoire « Perché mormora il ruscello ? »). Mais le cadeau est empoisonné, pour le chef comme pour le scénographe.

Le premier s’en sort assez mal. Bien sûr, il était difficile de donner cet oratorio pour six voix, cordes et basse continue tel qu’il était écrit dans le vaste vaisseau de Garnier. Qu’il ait fallu gonfler les effectifs instrumentaux se comprend ; qu’il ait fallu les « colorer » (en ajoutant vents et percussions) s’admet. Mais certains détails d’orchestration passent mal : faire doubler la Voix de Dieu (y compris dans les airs) par un trombone frise le grotesque – le trombone couvrant, déformant et aplanissant forcément la ligne vocale. Et il en va de même des pépiements des hautbois et flûtes dans le « Non piangete » d’Abele. Mais plus gênante encore apparaît la battue compassée, jamais cursive de Jacobs, qui fige systématiquement la mélodie, certes très écrite mais d’une labilité rythmique frisant l’improvisation, de Scarlatti. Sur ce plan, d’ailleurs, les deux versions discographiques étaient déjà parlantes : pour Jacobs, la théâtralité réside trop souvent dans l’ornementation (proliférante dès l’ouverture), alors qu’elle devrait innerver le discours, ses rebonds et ses silences. Ajoutons que le B’Rock Orchestra nous a paru à peine correct - avec un pupitre de violons amorphe, par exemple dans l’air « Mascheratevi o miei sdegni » -, et nous en terminerons avec les regrets.

Comment s’en sort le scénographe, Romeo Castellucci ? Assez élégamment, étant donné la ténuité du propos dramatique. Sa proposition est double. Dans la première partie (qui ne correspond pas à la première partie de Scarlatti mais s’arrête avant l’apparition de Lucifer), il tisse l’un de ces univers abstraits et troublants dont il a le secret : les lumières peignent des sortes de mouvants Rothko ou Turner tandis que les chanteurs, habillés à la mode contemporaine, adoptent des poses hiératiques rappelant celles des tableaux renaissants ou des spectacles de Bob Wilson. C’est statique mais hypnotisant. Durant la seconde partie, qui voit le meurtre d’Abel par Caïn, Castellucci fait doubler les solistes, descendus dans l’orchestre, par d’impressionnants enfants-acteurs. Le procédé paraît parfois systématique mais, au moins au début, possède une capacité à déranger qui égale celle de la musique. Et l’ensemble du spectacle envoûte indubitablement.

D’autant que la distribution vocale est superbe, en dépit d’un indubitable défaut : on n’y trouve aucun italien ni italophone. Cela se sent surtout en ce qui concerne Eva (la soprano Birgitte Christensen), Caino (l’alto Kristina Hammarström) et La Voix de Dieu (le contre-ténor Benno Schachtner), dont les timbres pâles et l’italien raide se voient compensés par une musicalité, une justesse et une souplesse exemplaires. L’Adamo de Thomas Walker (ténor) est vibrant d’humanité, le Lucifer de Robert Gleadow (baryton-basse) féroce au possible – mais c’est peut-être l’Abele d’Olivia Vermeulen (soprano), ému et radieux, qui nous a le plus touché.

En définitive, une proposition audacieuse, dont on espère qu’elle aura donné au public parisien le désir de découvrir d’autres œuvres de Scarlatti – plus d’une centaine d’opéras de sa plume attendent leur résurrection !

Olivier Rouvière

 
Photos : Bernd Uhlig / Opéra national de Paris