Les Troyens

Berlioz

le 28/01/2019

Opéra national de Paris, Opéra Bastille

par Chantal Cazaux


2019 : la France commémore Berlioz (mort en 1869), l’Opéra de Paris célèbre ses 350 ans (l’Académie royale de musique fut fondée en 1669), Paris fête (?) le trentenaire de l’Opéra Bastille (inauguré en 1989). Trois raisons pour y donner une nouvelle production des Troyens, l’œuvre somme de Berlioz qui en avait ouvert la première saison – une programmation donnée en hommage à Pierre Bergé, alors directeur de l’institution.

Musicalement, en dépit des défections successives dans le cast initialement prévu (Elina Garanca d’abord, Brian Hymel ensuite), l’anniversaire est une fête. Honneur au Chœur de l’Opéra, dont le rôle dans Les Troyens est multiple et prégnant : ensemble rutilant, ténors tantôt évanescents, tantôt vaillants, femmes enivrantes, c’est Byzance. José Luis Basso nous rappelle encore une fois la haute qualité de son travail et d’une phalange qui est aujourd’hui l’une des meilleures, voire la meilleure, des maisons d’opéra internationales. En fosse, Philippe Jordan donne une lecture avant tout hédoniste de la partition : on pourra regretter un certain déficit de drame ou de nerf ici ou là – une relative sagesse qui, chez Berlioz, peut friser le danger d’ennui –, mais la beauté des coloris, le soin des étagements, la cursivité déliée de la direction comme des volutes serpentines qui en découlent forcent l’admiration. Cependant, quel regret d’avoir supprimé (parmi d’autres coupures) le duo des Sentinelles !

Le plateau vocal est quant à lui un quasi sans faute. La noblesse de ton, la clarté d’élocution de Stéphanie d’Oustrac, la féminité juvénile de son mezzo dessinent une Cassandre à la frontière de l’adolescence – mais sans fragilité ; le bas-médium fait un peu défaut (surtout à Bastille) qui l’aurait menée jusqu’à la grandeur tragique, mais on reste séduit par le portrait vocal (très finement maîtrisé) et la présence scénique. Aux antipodes (timbre opulent, puissance également répartie et diction en retour plus floutée – quoiqu’honnête) se situe la Didon d’Ekaterina Semenchuk, qui réussit en outre à émouvoir par la subtilité de ses nuances et de ses intentions, et à incarner en dépit de tout cette Reine de Carthage que la mise en scène lui refuse – on y reviendra. Entre elles deux, Brandon Jovanovich bouscule un peu son Énée, tant vocalement (l’intonation pâtit souvent des élans) que scéniquement (très, trop agité), mais en passe les défis avec un panache certain ; reste que l’interprète ne compense pas par un héroïsme vocal qui pourrait être plus solide ce que le théâtre de Tcherniakov ôte (encore !) à son personnage, traître plutôt que héros, dérangé plutôt que visionnaire. Autour de ce trio de tête, et à part le Priam de Paata Burchuladze, désormais trémulant et éteint, les bonheurs sont multiples : superbe Ascagne de Michèle Losier, Chorèbe profond de Stéphane Degout (là encore, la mise en scène le garde en ses retranchements expressifs en déconstruisant sa relation à Cassandre), bronze du Fantôme d’Hector de Thomas Dear, Anna magistrale d’Aude Extrémo, lyrique (au sens antique !) Iopas de Cyrille Dubois, auquel ne le cède en rien le subtil Hylas de Bror Magnus Todenes, impressionnant Narbal de Christian Van Horn et Panthée sans tâche, même si moins sonore, de Christian Helmer. Il faudrait citer aussi tous les autres – et notamment Véronique Gens, un luxe en Hécube dont on ne profite surtout que théâtralement. Bref : de quoi entendre de beaux Troyens… n’était la vindicte de quelques mécontents malpolis qui ont forcé Philippe Jordan à agiter depuis la fosse un drapeau blanc improvisé pour retrouver le silence en cours de représentation (!).

Mécontents agacés par la mise en scène de Dmitri Tcherniakov, qui déçoit d’autant plus que sa première partie convainc – à quelques réserves près. À Troie, le Russe applique à l’ouvrage son habituelle lecture scrutatrice : foin de mythologie, nous voici plongés au cœur d’une famille en pleine névrose (Priam et ses enfants). Inconvénient premier : les enjeux culturels du dit de la guerre de Troie se réduisent à ceux d’un drame bourgeois – brillamment ausculté au demeurant et rendu par une direction d’acteurs incisive, aux saillies d’une pertinence acérée et posée sur une troupe d’interprètes au diapason. Inconvénient connexe (mais qui inscrit la production dans l’ère du zapping) : en abusant des bandeaux d’info continue, façon BFM TV, et des écrans où l’on peut lire les pensées des personnages (écrites dans une langue d’une pauvreté insigne, digne d’apartés de roman-photo), Tcherniakov comble l’espace mental (et visuel) à ras-bord, comme craignant les béances de l’imaginaire, et le fait par une reductio du discours qui bêtifie tant ses émissaires (l’intrigue et ses personnages) que ses destinataires (le public). Beaucoup de ces ajouts ne servent à rien (l’inceste imaginé entre Priam et Cassandre), perturbent l’écoute (l’irruption des bandeaux, qui forcent l’œil autant que la chronologie) voire consternent par leur côté soap opera. Et pourtant… grâce peut-être à son décor fantasmatique (superbe moment lorsqu’il évolue lentement dans les lumières fantomatiques de Gleb Filshtinsky), la guerre de Troie prend un tour contemporain (Sarajevo, Beyrouth : le béton meurtri dit une Méditerranée balafrée), social (les dirigeants, structurellement dissociés du peuple) et extrême (le Fantôme d’Hector puis Cassandre, immolés par le feu) qui frappe et touche juste, comme touchent juste les échanges entre les personnages.

Hélas, après Troie vient Carthage. La patte de Tcherniakov tourne alors au procédé gratuit et, surtout, aveugle : voici revenir le centre de traitement psychothérapeutique de Carmen (Aix-en-Provence 2017), non plus de thérapie familiale mais désormais pour traumatisés de guerre, et avec lui les jeux de rôles, la frontière fiction/réalité peu à peu traversée, les rappels de situations en échos. Au sentiment de déjà-vu s’ajoute alors le constat que cela, ici, ne fonctionne pas : Carmen, avec son cast restreint, ses enjeux archétypaux et son intrigue devenue culture commune, pouvait se prêtait facilement, voire jouissivement à l’exercice. Mais Les Troyens ?! Que reste-t-il de Didon sans Carthage ni Tyriens, d’Énée sans son aura, de l’Italie sans son horizon ? Tcherniakov perd le fil comme il perd alors le public, tenaillé pendant deux heures par un exercice fastidieux : tenter de saisir la musique en dépit du théâtre.

Bon anniversaire quand même ?

C. Cazaux

À lire (et à entendre : édition connectée avec l’appli ASOpéra) : notre nouvelle édition des Troyens, L’Avant-Scène Opéra n° 308



Photos : Vincent Pontet/OnP.