Tristan et Isolde

Wagner

le 19/09/2018

Opéra national de Paris, Opéra Bastille

par Jules Cavalié


Martina Serafin (Isolde) et Ekaterina Gubanova (Brangäne).


En débutant la saison anniversaire célébrant les 350 ans de l’Opéra national de Paris, cette reprise de Tristan et Isolde a tout l’air de devoir jouer le rôle d’événement inaugural. En effet, l’institution a réuni de grands noms du chant wagnérien sous la direction musicale de Philippe Jordan – Peter Sellars étant revenu régler en personne cette mise en scène désormais historique (2005). En outre, il s’agit d’une prise de rôle scénique pour Martina Serafin (Isolde).

La mise en scène de Peter Sellars dévoile habilement la métaphysique de l’amour proposée par Wagner : l’amour de Tristan et d’Isolde se situe au-delà du monde terrestre. En effet, cette union n’est pas de l’ordre du sentiment amoureux mais d’une puissance ineffable. Les très belles images de Bill Viola soulignent ce basculement du couple vers un ailleurs : l’amour est présenté symboliquement comme une plongée dans un autre élément, unissant le couple et l’isolant du reste du monde. En cela, Sellars et Viola sont fidèles à la philosophie qui irrigue la conception de Tristan : l’amour est une transcendance qui permet de s’abstraire du monde, mais qui, ultimement, ne peut se réaliser que dans la mort. Cette vision est rendue intelligible par la noblesse du roi Marke, qui semble avoir compris la nature transcendante des sentiments qui unissent la reine et son neveu, bien avant la confrontation du deuxième acte. Au troisième acte, les images se font plus poétiques et suggestives, comme autant d’hallucinations d’un Tristan agonisant qui entrevoit la réalisation de son amour dans la mort.

Néanmoins, l’espace occupé par les images est tel qu’elles détournent souvent le regard du jeu des chanteurs. Pourtant, la sobriété du dispositif scénique – un simple lit noir – confère aux gestes d’affection de Brangäne pour Isolde à l’acte I ou à l’abattement du roi Marke à la fin de l’acte II une force saisissante.

Le plateau vocal présente de grandes disparités qui entrent parfois en contradiction avec ce dispositif scénique cohérent et profondément musical. Ainsi le couple éponyme propose-t-il deux vocalités contrastantes. D’une part, la première Isolde scénique de Martina Serafin semble aux limites de ses capacités vocales ; une projection insuffisante dans le bas médium fait parfois disparaître le chant sous le flot orchestral, et certains aigus révèlent un vibrato plus contingent que maîtrisé. Pourtant, le personnage convainc car Martina Serafin développe une large palette de caractères, tantôt outrée ou ironique face à Tristan au premier acte, puis hiératique avant de boire le philtre, ou encore lascive au deuxième acte. Seul le Liebestod (la mort d’amour) à la fin de l’opéra porte les marques évidentes de la fatigue que provoque un rôle un peu surdimensionné pour l’interprète. À l’inverse, Andreas Schager est un authentique Heldentenor au timbre clair et homogène, dont la voix passe sans difficulté au-dessus de l’orchestre. Il assure ainsi toutes les exigences vocales du rôle, quoique s’illustrant mieux dans le registre héroïque que dans l’intime, où un manque de souplesse du chant se fait sentir. En outre, Tristan peine à exister : le personnage proposé relève plus du jouet du destin que de l’homme transfiguré par l’amour et déterminé à tout braver pour réaliser cet idéal.

À leurs côtés brille la Brangäne d’Ekaterina Gubanova. La souplesse du chant, la beauté du timbre et une projection efficace brossent le portrait d’une suivante jeune, qui est davantage un alter ego d’Isolde et la confidente de ses malheurs que sa protectrice. Matthias Goerne campe un Kurwenal franc et sonore, incarnant parfaitement le caractère terrien du fidèle compagnon de Tristan. On regrette seulement qu’il ne mette pas son art du lied au service du personnage au troisième acte. Au contraire, le roi Marke de René Pape transforme, au deuxième acte, l’immense salle de l’opéra Bastille en un lieu intimiste où il déploie sa complainte avec un art consommé du récit, les inflexions de chaque syllabe parachevant le portrait de l’homme digne et blessé. La courte intervention du roi à la fin du troisième acte montre en sus toute la puissance royale dont René Pape est capable.

Nicky Spence assume les rôles du Jeune marin et du Berger avec beaucoup d’élégance, mettant en valeur un timbre lumineux grâce à un bel art de la diction et du legato. Neal Cooper (Melot) et Tomasz Kumiega (le Timonier) assurent leurs rôles avec solidité.

Si l’on compare souvent l’orchestre de Tristan à une mer avec ses vagues et ses ressacs, Philippe Jordan y règne en Neptune tout-puissant, provoquant à sa guise tempêtes et accalmies. Le directeur musical de l’Opéra de Paris livre une vision profondément contemporaine et humaine du chef-d’œuvre de Richard Wagner, adoptant des tempos rapides et privilégiant ainsi une lecture contrapuntique, où la conduite des lignes prend le pas sur une vision plus verticale, conforme à une tradition d’interprétation germanique postromantique. Philippe Jordan maîtrise ainsi l’espace sonore de sorte à faire entendre les voix secondaires de l’orchestre dans un phrasé subtil. Mieux encore, il réalise avec art les silences si éloquents de la partition, notamment lorsque Tristan meurt en revoyant Isolde.

L’opéra propose donc une belle soirée de répertoire pour commencer l’année, même si l’on eût souhaité un couple mieux accordé vocalement pour en parfaire l’harmonie.

Jules Cavalié

A lire : notre édition de Tristan et Isolde / L’Avant-Scène Opéra, n° 34/35


Andreas Schager (Tristan), Martina Serafin (Isolde) et Ekaterina Gubanova (Brangäne).
Photos : Vincent PONTET.