Eugène Onéquine

Tchaïkovski

le 28/06/2018

Strasbourg, Opéra national du Rhin

par Louis Bilodeau

 

Dans ses notes de programme, le metteur en scène Frederic Wake-Walker affirme d’entrée de jeu qu’Eugène Onéguine est son opéra préféré. Si l’on partage son enthousiasme devant une œuvre qui, comme il l’écrit, « semble faire appel à une sorte de sensibilité innée qui défie toute analyse ou explication », on ne peut que s’étonner devant le traitement échevelé qu’il lui a fait subir dans sa mise en scène à l’Opéra national du Rhin, où l’on cherche vainement une vision forte ou du moins rigoureuse. Aussi bien dans sa direction d’acteurs que dans son travail avec le chœur et les figurants, il opère des choix qui laissent pour le moins dubitatif, en particulier dans le premier tableau du deuxième acte, où la fête chez les Larina – qui se déroule dans une boîte de nuit branchée violemment éclairée de néons – voit M. Triquet transformé en dompteur de cirque armé d’un fouet qu’il fait claquer avec force au début de chaque couplet, avant que le finale ne donne lieu à un frénétique trémoussement général comme si chacun des invités exultait à l’idée du duel entre Lenski et Onéguine. Dans les autres scènes, on passe du grotesque (la danse du premier tableau où les paysans vont chercher avec leurs dents des pommes au fond de seaux) au ridicule (les figurants avec le ballon en forme de cœur gonflé à l’hélium autour du cou) ou au risible (la polonaise désarticulée avec mannequins). Dans la scène de la lettre, Tatiana ouvre plusieurs de ses livres bien-aimés pour essayer de trouver l’inspiration, ce qui est une bonne idée au départ – mais pourquoi ensuite la faire déchirer des pages et se contenter de réunir quelques extraits propres à exprimer ses états d’âme plutôt que d’écrire la moindre phrase ? Il est pour le moins curieux de faire jouer les duellistes à la roulette russe puis de voir Lenski se brûler la cervelle. Enfin, n’est-il pas carrément absurde d’affubler Onéguine, au dernier acte, du même ballon en forme de cœur que celui vu précédemment et qui se dégonfle peu à peu ? En ce qui concerne les décors, tout se déroule dans un intérieur sombre tenant à la fois du hangar et du sous-sol glauque, à l’exception du troisième acte où la luxueuse bibliothèque qui tapisse tous les murs du palais Grémine ajoute enfin une note de couleur.

D’une belle homogénéité, la distribution réserve quelques découvertes agréables. En Tatiana, Ekaterina Morozova traduit bien le trouble amoureux de la jeune fille rêveuse puis la digne résignation de la femme de la haute société pétersbourgeoise. Sans posséder un charme particulier, la voix s’avère ductile et puissante. D’abord un peu fruste dans son chant, le baryton roumain Bogdan Baciu se montre incandescent au troisième acte, comme si la révélation de l’amour métamorphosait le métal de sa voix. Lenski trouve en Liparit Avetisyan un ténor au style racé, à l’émotion toujours juste et très émouvant dans son air du deuxième acte. Le prince Grémine de Mikhail Kazakov possède un grave pleinement sonore, mais qui ne compense pas entièrement une ligne de chant manquant d’assurance. Outre les superbes Gilles Ragon et Marina Viotti en Triquet et Olga, Margarita Nekrasova campe une Filipievna au somptueux timbre et à la complicité évidente avec Tatiana. Mme Larina à la voix un peu fatiguée, Doris Lamprecht n’en impose pas moins une veuve au caractère affirmé et qui cherche encore à séduire. Enfin, notons le ténor Sangbae Choï, qui se démarque dans les quelques mesures d’un Paysan. Sous la direction extrêmement soignée de Marko Letonja, qui n’hésite pas à accentuer avec bonheur certains ritardando et qui sait bien mettre en valeur chaque pupitre, l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et les Chœurs de l’Opéra national du Rhin accomplissent un travail remarquable et nous consolent partiellement d’une proposition scénique bien décevante.

L.B.

A lire : notre édition d’Eugène Onéguine / L’Avant-Scène Opéra n° 43

Photos : Klara Beck.