Moscou paradis, d'après Moscou, quartier des Cerises

Chostakovitch

le 09/02/2018

Paris, Théâtre de l'Athénée

par Chantal Cazaux

Photos : Magali Dougados.

Tcheriomouchki (Moscou, quartier des Cerises) est une œuvre de commande que Chostakovitch composa en 1957-58 pour le Théâtre d’Opérette de Moscou sur un livret des très populaires Vladimir Mass et Mikhaïl Tchervinski. Créé en janvier 1959, l’ouvrage tente un équilibrisme précaire entre propagande exaltant la modernité des grands ensembles où l’on reloge à tour de bras le petit peuple moscovite, et satire critique de la bureaucratie aveugle et corrompue présidant à l’attribution des logements : l’apparatchik Drebedniov tentera bien de s’approprier par la force et le piston le petit appartement mitoyen du sien… mais il sera in fine puni et même rédimé dans un finale édifiant où un jardin magique met à jour les vérités de chacun et où l’entraide collective triomphe. Stratégiquement, la partition s’appuie sur des airs populaires, des citations, auto-emprunts et clins d’œil multiples où Chostakovitch fait rimer chanson avec patrimoine (l’ombre de Tchaïkovski croise celle de l’âme slave en pleine auto-caricature, entre épanchement nimbé de balalaïkas et couplets truculents revigorés à la vodka). Le fil narratif est mince, les morceaux musicaux, souvent excentrés du sujet ; le tout est un prétexte à numéros gentillets bien plus qu’une réelle comédie musicale ; et seule son orchestration pétillante et colorée peut en faire oublier les volontaires platitudes mélodiques, harmoniques et rythmiques.

Hélas, c’est justement elle qui manque dans la production présentée au Théâtre de l’Athénée. La maison est souvent inspirée en proposant des transcriptions ou adaptations qui permettent de redécouvrir ou appréhender différemment une œuvre du répertoire. Pas cette fois : la réduction de la partition pour deux pianos et percussions fait cruellement ressortir les oum-pa-pa de valses creuses, les pédales de tonique infinies comme la steppe, les appuis lourds d’un cabaret primaire, les chansons à couplets interminables. On ne sait plus, dès lors, à quel degré apprécier cette musique qui sonne ici affreusement pauvre – et ce, malgré la belle énergie d’une troupe vocale homogène (Opéra Louise) placée sous la baguette attentive de Jérôme Kuhn. Sheva Tehoval a beau dessiner une très touchante Lidotchka au lyrisme fruité, Nina van Essen, une Macha au grain pulpeux et intense, leurs partenaires, se fondre dans le projet avec fraîcheur et bel esprit : on ne rêve que de les entendre ailleurs, défendre une autre musique, trouver une partition à la vraie mesure de leur talent.

La même question se pose d’ailleurs face à la mise en scène de Julien Chavaz. De même que la musique est passée au bain rétrécissant de la réduction, la production tourne le dos au foisonnement pittoresque, à l’acceptation d’une part de premier degré qui fut par exemple l’option de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff à Lyon en 2004 et permettait d’enterrer la fadeur sous la couleur et, si l’on peut dire, de grincer joyeusement. Elle se concentre au contraire sur un point de vue distancé et très conceptuel – plateau nu avec régie à vue, accessoires outrés décrédibilisant les personnages (costumes infantilisants, perruques forcées), et, surtout, longs moments d’interruption se voulant introspective, à coup de glas sonore, de rampe de lumières crues, d’immobilisations soudaines ou de séquences chorégraphiques robotisées soulignant lourdement le message dénonciateur d’une propagande qui écrase et collectivise l’individu. On se croirait presque dans un happening underground des années soixante-dix, jusqu’au finale qui prend le contrepied du happy end artificiel et se clôt en apothéose du sinistre. Or l’œuvre n’a pas suffisamment de fond pour soutenir un tel traitement : sa déstructuration n’en révèle que l’ennui potentiel. Le tout est intelligent sur le papier mais manque de rythme et, peut-être, de moyens pour parvenir à s’exprimer en scène d’une façon convaincante et, surtout, théâtralement jouissive – ou percutante.

C’est d’ailleurs le personnage de l’apparatchik Drebedniov que l’on garde le plus volontiers en mémoire (un comble !) : Alexandre Diakoff lui prête sa folie burlesque (Christian Hecq, sors de ce corps !), seul à nous offrir quelques bons et vrais moments, seul à oser plonger vraiment dans la matière offerte, musique et texte, faisant regretter que toute la mise en scène n’ait pas, comme lui, joué avec l’œuvre plutôt que discouru sur elle.

C.C.