La Bohème

Puccini

le 07/12/2017

Opéra national de Paris, Opéra Bastille

par Pierre Flinois


Nicole Car (Mimì)

 

Une nouvelle Bohème de l’Opéra Bastille, qui s’inscrit dans la mode du moment : hostilité du public pour une production scénique qui projette l’œuvre si typée de Puccini aux confins de l’espace interstellaire, et interprétation musicale autrement consensuelle. Un grand écart qui interroge sur le maintien de ce spectacle au répertoire…

Stupeur : quand se lève le rideau sur la nouvelle production de La Bohème à l’Opéra Bastille, le regard se porte sur l’intérieur d’un vaisseau spatial, grande nef blanche technologique dont une vaste baie centrale, en offrant le spectacle immobile d’une lointaine planète orangée et bleue, dit qu’on vogue ici dans l’immensité des espaces noirs du vide interstellaire. Superbe, assurément ! On se croirait dans 2001, l’odyssée de l’espace ou dans le dernier Ridley Scott. Mais quid de La Bohème ?

Sur le linteau s’affiche peu à peu la situation : l’astronef est à la dérive, les réserves sont épuisées, l’oxygène va bientôt manquer. L’équipage, conscient d’une fin proche, n’a plus que le sommeil, le rêve et l’évocation du passé comme quotidien. Pour les quatre astronautes à demi-conscients, les souvenirs ressurgissent, du temps de l’insouciance de la jeunesse, de leurs débuts ensemble, dans un Paris lointain dont la mémoire s’impose jusqu’à ressusciter cette vie passée comme un jeu qui tue le temps : on réinvente Benoit, le propriétaire – un cadavre manipulé, dont les lignes vocales seront partagées par les quatre protagonistes –, on retrouve Mimì, dont paraît le fantôme, robe rouge et bougie à la main, et bientôt la naissance de l’amour… Et voici le Café Momus et son petit peuple, enfants et cortège de deuil – celui de Mimì, bien sûr –, tous de noir vêtus… quand Musetta a droit à son cabinet particulier, doré, pour son petit air. Rectifions donc : c’est en fait dans le Solaris de Tarkovski, ou son remake façon Soderbergh, que l’on se trouve. Dans ce monde du délire qu’engendre la mort qui vient, tout peut arriver. A la Barrière d’Enfer, le vaisseau se sera posé dans un cratère de poussière, soulevant ses nuages autant que les réprobations verbales du public d’en haut. Scaphandres pour les morts en devenir, face aux morts qui n’en ont pas besoin. Et jeu de doubles parfaitement réglé pour permettre aux chanteurs de s’exprimer tandis que jouent leurs doubles acteurs, jusqu’à ce qu’enfin la mort gagne, mettant tout le monde à égalité et nous laissant, nous, avec nos souvenirs, ceux d’un spectacle irritant, et ceux qu’il peut avoir suscités dans notre inconscient.

Bien sûr, La Bohème, c’est désuet, c’est « sensible » – sinon sensiblerie –, c’est ce qui nous touche intimement : ce qu’on y aime, c’est le « Gioventu mia, tu non sei morta, ne di te morto è il sovvenir » de Marcello, et Claus Guth le sait bien, lui qui nous a souvent montré son art à scruter les profondeurs psychologiques des intrigues d’opéra. Oui, nous avons tous, quelque part, ce regret du passé ; mais hors cette évidence première, ces profondeurs-là, dans Bohème, il est bien difficile de les faire surgir. Et c’est là où le bât blesse dans ce superbe spectacle, quand le parti intellectuel, si brillant soit-il, parasite à ce point le sentiment, quand cette greffe envahissante rend peu à peu l’action plus drolatique encore qu’au naturel, sans lui permettre le jeu si puissant de l’émotion : comment adhérer ici autrement que par l’intellect ? Or Puccini, lui, ne parle pas à cet intellect, mais bien à notre cœur, et ce spectacle vaniteux – à ce niveau – est mort, comme ses personnages. Alors, loin d’adhérer, on se prend à rêver – à voir son IIe tableau si magistralement mené, détails et ensemble – de la superbe Bohème que Claus Guth aurait pu nous offrir sans aller s’égarer si loin dans cette « absurdie » temporelle jusqu’au-boutiste mais si vaine, dont on se demande jusqu’à combien de reprises elle pourra attirer le public…

Reste que l’Opéra de Paris, qui n’en est pas à son premier ratage en la matière (citons la récente Damnation ou, du même Guth, le si pâle Rigoletto – quand on le sait capable du fascinant Lohengrin qu’on y a vu voici un an !), a su bien faire les choses pour sauver le spectacle du désastre total : prima la musica, répond-il ici. Avec d’abord une distribution de fort bon niveau et de grande cohérence : d’autant que, frappée par la bronchite – ou, selon certains, par les avis sur un état d’aigu décevant – la vedette annoncée (Sonia Yoncheva) n’est pas là. C’est donc la Mimì de la seconde distribution, Nicole Car, qui chante en cette 3e représentation et s’inscrit, sans glamour préalablement acquis, dans un ensemble qu’on peut saluer sans dédain, même s’il n’est pas aussi historique que les distributions de la vieille production Liebermann, voici déjà une quarantaine d’années, toujours imbattables dans nos souvenirs. Autres temps… La soprano australienne, qui doit se battre pour exister autrement que « spectralement » selon le concept, n’en est pas moins une fort belle héroïne, un peu effacée à l’acte I, un temps sur la réserve, mais qui à l’acte III démontre à la fois sa parfaite adéquation avec les dimensions du rôle et sa capacité à retenir l’attention. Une vraie Mimì, au grave peu sonore, certes, mais dotée d’un médium plein et d’un aigu chaleureux. Et une vraie présence. En face, le Rodolfo d’Atalla Ayan est beau chanteur, timbre moelleux, phrasé et legato parfaits, lyrisme attachant, jeu moins inspirant. De ses compagnons, le Marcello d’Artur Rucinski est le plus séduisant, timbre magnifique, puissance réelle, personnage enlevé, tandis que le Schaunard d’Alessio Arduini se montre un peu trop discret et que le Colline de Roberto Tagliavini a plus d’aura, même si ses adieux à son manteau ne sont pas déchirants. Mention particulière pour le Parpignol délicieux d’Antonel Boldan, et grands bravos pour la Musette d’Aida Garifullina, qui ne rencontre aucun problème de chant ou d’abattage. Manuel Lopez-Gomez reprend la baguette tenue jusqu’alors par Gustavo Dudamel : l’orchestre, déjà superbement préparé, est magnifique : souplesse, concentration, précision, détails somptueux, et lyrisme qui porte le spectacle au niveau d’excellence attendu… et salvateur.

P.F.

Notre édition de La Bohème : L’Avant-Scène Opéra n° 20 (mise à jour : 2014).


Photos : Bernd Uhlig