Miranda

Purcell, etc.

le 01/10/2017

Paris, Opéra-Comique

par Chantal Cazaux

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Allan Clayton (Ferdinand), Henry Waddington (Prospero) et Kate Lindsey (Miranda, voilée).

 

De la très belle idée de concevoir aujourd’hui un pastiche à partir de personnages de Shakespeare et de musiques de Purcell (principalement), l’on veut retenir avant tout la sublime interprétation qui en est délivrée : Miranda, qui se crée à l’Opéra-Comique et résulte du travail symbiotique d’un chef (Raphaël Pichon), d’une librettiste (Cordelia Lynn) et d’une metteure en scène (Katie Mitchell), offre une heure et demie non-stop de ravissement musical.

Sous la direction fluide et confiante de Raphäel Pichon, l’ensemble Pygmalion (chœur et orchestre) rivalise d’éloquence subtile, de précision jamais sèche, de coloris au nuancier délicat mais à la composition rigoureusement pensée, et surtout – puisque nombre de musiques convoquées sont d’inspiration sacrée – d’un esprit semblant souffler la grâce entre fosse et plateau. Le cast vocal est un sans-faute, tant dans sa répartition de tessitures que dans sa distribution : Kate Lindsey (Miranda, mezzo-soprano) aux moires ombrées et puissantes, intense tragédienne, est parfaitement balancée par Katherine Watson (Anna, soprano), plus lumineuse mais pas moins expressive, qui découvre soudain la souffrance tandis que la première en a fait son amer lait nourricier ; Henry Waddington (Prospero, baryton-basse) ouvre des gouffres graves d’autorité inquiétante, humain pourtant, tout comme Allan Clayton (Ferdinand, ténor), souple mais ardent, époux mal-aimant et mal-aimé ; on y ajoutera un baryton (impeccable Pasteur de Marc Mauillon) et un boy soprano (Anthony, interprété le 1er octobre par Marius Valero Molinard, en alternance avec Aksel Rykkvin), sans compter quelques comprimari aux interventions tout aussi justes, fondues dans un ensemble à l’admirable unité, renforcée par une direction d’acteurs qui sait jouer du groupe comme de l’individu.

Le bât blesse pourtant quand il s’agit de vibrer pour leurs personnages. Qui ne connaît pas sa Tempête sera bien embêté devant un livret qui la prend en contre-référence permanente et se maintient de bout en bout dans le souvenir de ce qui arriva. Excepté un court prologue où intervient brièvement le rôle-titre, l’on souffre d’abord trois longs quarts d’heure de funérailles et d’hommages à celle que l’on croit morte (musique et interprétation sublime, on l’a dit, mais action scénique : néant) ; puis un mask (théâtre dans le théâtre) rejoue, sous les yeux des coupables pris en otage dans l’église par leur victime « ressuscitée », les crimes dont ils sont accusés (petit clin d’œil à Hamlet) ; mais il le fait de façon elliptique, métaphorique et inachevée : l’action fugace s’arrête de nouveau pour en revenir à la seule plaidoirie accusatrice – à laquelle se joint désormais Anna, la seconde femme de Prospero.

Mitchell et Lynn ont ainsi conçu une Miranda proche d’Elektra : son seul moteur d’action est la vengeance, au point d’en devenir la seule facette du personnage – car il n’y a ici ni Oreste ni Chrysothémis. Dans leur esprit tout lui fut horreur et martyre, comme elle le proclame par deux fois : « Je fus exilée, je fus violée, je fus mariée enfant ! » – et tout cela par la faute de papa, dépeint ici comme un père incestueux et maquereau. Qu’importe que, chez Shakespeare, Prospero ait été la première victime de l’exil forcé qui le frappa ainsi que sa fille (acte I, sc. 1), qu’il ait empêché Caliban de la violer (sc. 2) et que Miranda et Ferdinand soient tombés amoureux au premier regard (même scène) : le livret retourne volontairement ces données comme un gant. On ne lui fera pas le procès de l’infidélité (elle peut être fertile, et lire entre les lignes de La Tempête peut être un projet gourmand), quoique l’on regrette ici l’éradication de la fantaisie comico-tragique qui fait le sel des pièces shakespeariennes même les plus sombres, mais celui de l’appauvrissement dramaturgique : perdant de vue la nécessaire épaisseur ambiguë qui seule peut créer des personnages intéressants sinon aimables, Miranda nous offre une victime archétypale et un bourreau absolu, assenant des réponses butées plutôt que ne soulevant des questions ouvertes – on se croirait presque devant Lucia di Lammermoor et son frère abusif Enrico. Problème de dosage, et problème de timing : victime-juge auto-proclamée, Miranda rend son verdict dès le lever du rideau : c’est un peu court, et un peu tôt.

C.C.


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A droite : Marc Mauillon (le Pasteur). Photos : Pierre Grosbois.