Aida

Verdi

le 17/09/2016

Opéra de Montréal

par Louis Bilodeau

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Anna Markarova (Aida) et Olesya Petrova (Amnéris).

 

Début de saison décevant à l'Opéra de Montréal, où Aida rappelle un peu cruellement que la compagnie ne dispose pas d'un budget suffisant pour rendre parfaitement justice au chef-d'œuvre de Verdi. Si l'on peut concevoir que le côté spectaculaire cède le pas au drame intime et que les Égyptiens aient le triomphe modeste au deuxième acte, encore faut-il pouvoir réunir une équipe solide et homogène permettant aux personnages de prendre vie. Or Anna Markarova, pourtant associée au Mariinsky, fait peine à entendre dans le rôle-titre : manque de contrôle d'une voix puissante mais rétive, lignes mélodiques hachées, justesse approximative, absence de rayonnement vocal – en particulier dans « O patria mia » où la voix casse à deux reprises. L'actrice se contente d'un jeu minimaliste, tout comme le Bulgare Kamen Chanev, Radamès à la voix de stentor bien peu subtil dans « Celeste Aida » mais qui affine son chant au fur et à mesure de la représentation. Olesya Petrova (Amnéris) met également du temps avant de trouver ses marques ; c'est seulement au quatrième acte qu'elle fait oublier le peu de séduction de son timbre et qu'elle se déchaîne face à Radamès puis Ramfis pour offrir le moment le plus intense de la soirée. En Amonasro, Gregory Dahl prouve encore une fois combien ce baryton de grande classe est doué pour le répertoire verdien. Outre Phillip Ens, Ramfis très honorable, la distribution révèle les remarquables Anatoli Sivko (le Roi d'Égypte) et Myriam Leblanc (la Grande Prêtresse).

Un peu inégal, le chef Paul Nadler alterne des moments de grand raffinement dans les cordes (le prélude) ou les bois (début du quatrième acte) et des passages où il entraîne l'Orchestre Métropolitain dans des accélérations intempestives d'un goût douteux. Quelques couacs chez les cuivres s'avèrent d'autre part pour le moins gênants. Si les 59 choristes font honneur aux scènes grandioses, ils excellent surtout dans les prières adressées à Ptah et Isis.

Redonnée dans les décors classiques de Claude Girard et Bernard Uzan datant de 1994, cette Aida évite la surcharge décorative et se distingue par les nouvelles chorégraphies de Noëlle-Émilie Desbiens, qui sait bien animer les tableaux du temple de Vulcain ou des appartements d'Amnéris. Le ballet du triomphe, athlétique à souhait, est malheureusement précédé d'une pantomime grotesque où des figurants font semblant de jouer de la trompette tout en se livrant à des contorsions du plus grand ridicule. Par ailleurs, la mise en scène de François Racine se cantonne dans une routine paresseuse, sans éviter de curieux contresens. Pourquoi, par exemple, les gardes du pharaon doivent-ils exercer la force contre les prêtres dans « Su ! del Nilo » ? N'est-il pas étonnant qu'Amnéris invite Aida à s'asseoir sur son lit de repos au deuxième acte ? Enfin, comment comprendre que Radamès rudoie physiquement Amonasro alors qu'il vient d'apprendre, en même temps que la foule de Thèbes, l'identité du père d'Aida ? Ne demandera-t-il pas quelques instants plus tard la liberté pour les prisonniers éthiopiens ? En raison de ces scories et parce que les rôles secondaires ne sauraient racheter les carences des interprètes principaux, on se permettra de souhaiter que le nouveau directeur général de l'Opéra de Montréal, Patrick Corrigan, puisse contribuer à insuffler un nouveau dynamisme et un peu plus d'audace à la compagnie.

L.B.

Voir notre édition d’Aida : L’Avant-Scène Opéra n° 268.


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Anna Markarova (Aida) et Kamen Chanev (Radamès). Photos : Yves Renaud.