Otello

Verdi

le 30/01/2016

Opéra de Montréal

par Louis Bilodeau

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Hiromi Omura (Desdemona).

 

En assistant à la première représentation du nouvel Otello de l'Opéra de Montréal, on ne peut s'empêcher de se rappeler que Verdi accordait une telle importance à Iago qu'il avait songé pendant un certain temps à donner le nom du personnage à son drame lyrique. Le baryton Aris Argiris nous prouve en effet que le formidable impact dramatique de l'œuvre repose en bonne partie sur les épaules de l'artiste qui reprend le rôle créé en 1887 par le légendaire Victor Maurel. Outre un timbre superbe, une projection parfaite et une diction mordante, Argiris présente une incarnation saisissante du Mal tel que conçu par Shakespeare, Boito et Verdi. Tout au plus peut-on lui reprocher un aigu légèrement plafonné dans la chanson à boire et quelques écarts de justesse en première partie de spectacle. Son Credo demeure sans conteste un des moments les plus intenses de la soirée.

La justesse est précisément l'un des principaux écueils de Kristian Benedikt, ténor lituanien doté d'une voix puissante mais rocailleuse et qu'il utilise avec des bonheurs divers. S'il fait le plus souvent entendre un chant tonitruant et très fruste et qu'il a en outre la fâcheuse tendance de se racler bruyamment la gorge, il est parfois capable de superbes envolées et de nuances étonnantes. Limité dans son jeu, il traduit assez bien la jalousie qui s'empare de lui, sans parvenir à rendre crédibles les autres sentiments de son personnage ou à susciter l'émotion au moment de son suicide.

La Desdemona de Hiromi Omura est, au contraire, toute sensibilité et délicatesse. Capable d'infinies douceurs, elle ne possède néanmoins pas tout à fait le gabarit pour dominer sans difficulté les imposantes masses chorales et orchestrales. On pourrait aussi souhaiter un grave plus assuré, davantage d'éclat dans le timbre et un plus grand soin apporté à la prononciation de l'italien, mais comment ne pas capituler devant une interprète aussi touchante ? L'air du Saule et l'Ave Maria, en apesanteur, conviennent idéalement à sa vocalité et à son tempérament.

Dans les rôles secondaires, on retient le Cassio bien en situation d'Antoine Bélanger, l'Emilia au timbre chaud de Lauren Segal et le somptueux Lodovico de Valerian Ruminski. Précis et homogène, le chœur est remarquable dès l'évocation hallucinante de la tempête et jusqu'au majestueux ensemble du troisième acte. Dans la fosse, Keri-Lynn Wilson confirme l'excellente impression qu'elle avait laissée dans La fanciulla del West (2008) et Le Vaisseau fantôme (2012), en dirigeant l'Orchestre symphonique de Montréal avec un souci constant de la tension dramatique et de la splendeur orchestrale. On ne sait quels pupitres admirer le plus, des violoncelles (duo d'amour), des bois (début du quatrième acte) ou des contrebasses (entrée d'Otello dans la chambre de Desdemona), tant chaque détail de la partition est merveilleusement ciselé.

Cette co-production avec le Pacific Opera Victoria a d'abord été donnée en octobre dernier, avec le même Otello. Le décor est composé de quelques colonnes, un mur de fond avec des fenêtres en ogive et une plate-forme centrale un peu surélevée que viennent modifier projections, rideaux et panneaux amovibles. Convenant mieux aux tableaux intimes, le plateau s'avère franchement étriqué pour les scènes à grand déploiement. Dans cet espace simple et peu original, Glynis Leyshon a réalisé une mise en scène extrêmement conservatrice, qui ne réserve que bien peu de surprises. On notera toutefois que le fameux mouchoir se trouve ici investi d'un sens accru, puisque Iago le remet à Otello qui s'en sert pour étrangler Desdemona. On l'aura compris : la réussite indéniable de ce spectacle tient d'abord à la réunion d'un orchestre exceptionnel et d'un Iago véritablement habité par son rôle.

L.B.

Notre édition d’Otello : L’Avant-Scène Opéra n° 218


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Kristian Benedikt (Otello) et Aris Argiris (Iago). Photos : Yves Renaud.