Le Roi Carotte

Offenbach

le 01/01/2016

Opéra national de Lyon

par Alfred Caron

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Yann Beuron (Fridolin XXIV).

En décembre 2007, le Grand Théâtre de Dijon avait déjà tenté, en collaboration avec Opéra Eclaté, l'aventure d'une production du Roi Carotte, opéra-bouffe féérie de 1872 (alors en 4 actes et 22 tableaux) signé Victorien Sardou et Jacques Offenbach, dont l'adaptation conservait surtout les aspects satiriques et grinçants. L'œuvre avait été, à sa création, prétexte à épater le bourgeois avec force costumes et changements de décor à vue ; débarrassée de ces aspects spectaculaires, il ne lui reste qu'une intrigue plus que mince, des personnages bien caractérisés mais une absence totale de ressort dramatique. Cette histoire de Roi dévoyé et cynique, Fridolin XXIV à qui son bon génie, Robin-Luron, veut donner une leçon de bonne conduite en utilisant ses ennemis – incarnés par la sorcière Coloquinte qui va lui susciter un rival en la personne d'un légume, le Roi Carotte –, semble souvent un démarquage des situations et des personnages qui traversent toute l'œuvre d'Offenbach : la princesse délurée, les ministres véreux, l'amoureuse en travesti… Si elle prête parfois à sourire, elle peine un peu à captiver et laisse souvent le spectateur dans l'attente.

Pour cette nouvelle production à l'Opéra de Lyon, Laurent Pelly a disposé de moyens que la scène bourguignonne ne pouvait offrir à Olivier Desbordes huit ans plus tôt ; mais le metteur en scène et sa dramaturge Chantal Thomas n'en ont pas moins été amenés à réduire encore les 11 tableaux de la version en trois actes, pour un résultat assez mitigé. Un des meilleurs exemples en est celui des insectes à l'acte II : on assiste au défilé de fourmis processionnaires, avec pour le finale des planches entomologiques là où le livret prévoyait un somptueux ballet mêlant toutes sortes d'insectes (mouches, bourdons, papillons, cigales) et finissait en apothéose avec l'apparition de la Reine des abeilles. On se demande du coup à quoi sert ce tableau puisqu'il n'apporte rien à l'action et que sa fonction initiale – éblouir et distraire – en a été largement éliminée. De fait, la principale faiblesse du spectacle réside dans son absence de choix entre les deux registres, spectaculaire et satirique, le premier paraissant la plupart du temps insuffisant et mettant en relief l'inutilité des digressions – comme le passage à Pompéi à la recherche de l'anneau du roi Salomon –, et le second si téléphoné que l'humour en est souvent assez laborieux. Les meilleurs tableaux sont ceux où domine la caricature à visée politique : celui du coup d'Etat, où la sorcière retourne les courtisans contre Fridolin et qui évoque dans son aspect cauchemardesque une sorte de dédoublement de la personnalité, ou encore celui de la déchéance du Roi Carotte fanant dans son cageot au milieu de sa cour de légumes. Rappelons que l'opéra, conçu à la fin du Second Empire, a été créé après sa chute et que le livret joue beaucoup sur cette duplicité. On y ajoutera quelques trouées poétiques comme l'apparition de Rosée-du-Soir dans le gigantesque panier à salade qui lui sert de prison.

Dans son éclectisme, la partition elle-même réserve de belles surprises, surtout sur le plan orchestral : son raffinement et son ampleur présagent déjà la mutation du compositeur vers son chef-d'œuvre posthume, Les Contes d’Hoffmann. Fort heureusement, au-delà des faiblesses de son livret – dont la prosodie de Victorien Sardou n'est pas la moindre –, l'œuvre est défendue par une excellente équipe où se distinguent particulièrement, sur le versant théâtral, Christophe Mortagne dans le rôle-titre et Lydie Pruvot dans celui de la sorcière Coloquinte. Du côté vocal, Yann Beuron en Fridolin, Julie Boulianne en Robin-Luron, Jean-Sébastien Bou en Pippertrunk, la pétulante Cunégonde d'Antoinette Dennefeld et la délicate Rosée-du-Soir de Chloé Briot forment un ensemble épatant mais l'on regrette souvent qu'avec des solistes d'un tel niveau la partition, dominée surtout par les ensembles, n'ait pas plus à leur offrir en termes d'airs solistes dont rien ou presque ici ne reste dans l'oreille. Sous la direction de Victor Aviat, précise, dynamique et colorée, orchestre et chœur rendent pleinement justice à ce que la musique d'Offenbach a de meilleur et animent avec entrain un spectacle que nous avons été, à en juger par l'enthousiasme du public, parmi les rares à trouver non pas sans intérêt mais un rien fade et manquant de ressort et de piquant.

A.C.


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Photos : Stofleth.