Tannhäuser

le 04/10/2015

Anvers, Vlaamse Opera

par Alfred Caron

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Annette Dasch (Elisabeth) et Burkhard Fritz (Tannhäuser).

 

Pour Calixto Bieito, Tannhäuser, c'est d'abord et surtout l'histoire de la sexualité, celle des femmes opposée à celle des hommes. Une source d'incompréhension réciproque, de frustration, de souffrances, voire même de violence et de mort. Dans cette nouvelle production du Vlaamse Opera, le metteur en scène catalan actualise avec une évidence et une force qui lui sont propres les thèmes chers au narcissisme wagnérien et nous montre, à travers l'homme confronté à l'insondable du désir et du plaisir féminins, l'éternel divorce des sexes. Sa vision puissante et sans concession trouve son paroxysme dans l'humiliation et le quasi-viol d'Elisabeth par les Chanteurs de la Wartburg au finale du IIe acte, après le blasphème de Tannhäuser, lui-même flagellé dans une scène d'une violence quasi insoutenable.

Dès le prélude où s'élèvent vers les cintres d'étonnantes frondaisons presque vivantes, c'est l'errance sauvage d'une femme en proie au désir et à l'attente qui nous est montrée. La séparation de Vénus et de Tannhäuser met en scène leur dépendance sexuelle dans un tête-à-tête où le corps des chanteurs est sollicité avec une indécente intimité comme il le sera tout au long de l'opéra, où l'odeur du sexe et le fétichisme sont omniprésents. On ne s'étonne pas que le metteur en scène ait choisi une fillette pour incarner le pâtre dans la scène qui mène aux retrouvailles avec le monde réel, avec toute l'ambiguïté que confère à l'attitude paternelle de Tannhäuser la présence de cette proie potentielle. La tentation de l'homosexualité fait son apparition dans la rencontre avec les chasseurs, leurs pseudo- jeux virils et leur communion dans le sang de leurs victimes, et devant la danse sensuelle qui unit Wolfram et Tannhäuser on se demande finalement si la jalousie du premier n'a pas plutôt pour source un désir inavoué pour le second.

Elisabeth incarne ici la civilisation, comme le dit clairement le décor de colonnes rectilignes de la « teure Halle » dans lequel elle apparaît, elle aussi en proie aux affres d'un désir inassouvi – mais sa grande différence avec Vénus, c'est qu’en elle l'amour peut transcender le désir et va jusqu'au sacrifice. Pour simple voire simpliste que puisse paraître cette approche, elle n'en est pas moins d'une totale cohérence avec le propos du livret originel, même si elle laisse de côté la dimension religieuse et y substitue l'opposition de deux mondes – nature et culture – qu'elle réunit au finale dans un décor unique, scellant ainsi une forme de réconciliation dans le chaos.

Très exigeante sur le plan théâtral, cette conception est servie par une distribution de haut vol où l'on retrouve l'étonnante Ausrine Stundyte, décidément une actrice fétiche du metteur en scène. Si le Falcon de Vénus parait un peu grave pour elle, surtout au IIIe acte où elle attaque à froid, sa présence et son engagement rendent sa Vénus aussi captivante que l’était sa Lady Macbeth ici même en 2014. Annette Dasch n'est pas en reste. Son Elisabeth vocalement impeccable et très charnelle monte en puissance au fil des scènes et sa dernière apparition en sainte suicidaire, mangeant de la terre, est absolument bouleversante. Un peu sacrifié par la mise en scène qui en fait un personnage névrosé pris entre sa passion pour Elisabeth et sa frustration, le Wolfram de Daniel Schmutzhard manque un rien d'étoffe et, malgré une belle musicalité, n'a pas vraiment la noblesse associée habituellement au rôle. Somptueux de timbre et de tenue vocale, le Landgraf manipulateur de Ante Jerkunica impressionne par son autorité et la beauté de son phrasé. Authentique Heldentenor, Burkhard Fritz possède une belle voix centrale aux aigus faciles et lumineux. Un peu hésitante au premier acte, son interprétation mûrit au fil des scènes et culmine dans un récit de Rome d'une grande intensité. Exemplaires les seconds rôles et les chœurs tout comme l'orchestre du Vlaamse Opera dirigé de main de maître par un Dimitri Jurowski qui exalte la somptueuse pâte orchestrale sans jamais desservir les voix. Avec ce spectacle de haute tenue, le Vlaamse Opera confirme qu’il est une des scènes les plus audacieuses du moment dont les productions – qu’on adhère à leurs options ou pas – ne déçoivent jamais.

A.C.

A lire : notre édition de Tannhäuser, L’Avant-Scène Opéra n° 63-64.


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Burkhard Fritz (Tannhäuser) et Ausrine Stundyte (Vénus). Photos : Annemie Augustijns.