La Flûte enchantée

Mozart

le 09/07/2014

Festival d'Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence

par Chantal Cazaux

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Stanislas de Barbeyrac (Tamino), Mari Eriksmoen (Pamina).

 

Le millésime mozartien 2014 du Festival d’Aix-en-Provence retourne à La Flûte enchantée, dans la mise en scène de Simon McBurney déjà vue au Dutch National Opera d’Amsterdam (en 2012) puis à l’English National Opera de Londres (en 2103) qui en sont coproducteurs. « Enchantée » par la technologie plutôt que par la magie, cette Flûte convoque la vidéo (Finn Ross), avec de beaux effets de transparences presque holographiques pour les épreuves, une cabine de bruitage (placée à l’avant-scène, côté cour) et sa régie d’amplification-déformation sonore (Gareth Fry), et un décor à la nudité « industrielle » (Michael Levine), avec cintres et grill d’éclairage à vue et second plateau superposé, suspendu et inclinable à volonté. Il y a quelque chose de Robert Lepage dans cette virtuosité technique que sous-tend la froideur des matériaux et la noirceur de l’atmosphère, d’autant que la palette des costumes, hormis les couleurs vives de Papageno et Papagena, va du noir au blanc en démultipliant les gris (Nicky Gillibrand).

Malgré les superbes éclairages de Jean Kalman qui donnent vie – chaleur, presque – et versatilité à la scénographie, on reste finalement sur sa faim d’idées neuves, même si les images fortes ou surprenantes sont au rendez-vous : l’ambiguïté de Sarastro, franchement dessiné en Lucius Malfoy (excessive blondeur, canne et long manteau noir à l’appui – mais à part la magie, quel autre lien ici avec Harry Potter ? *) et dont l’assemblée ressemble au directoire d’un groupe coté en bourse, ne trouve pas son pendant chez la Reine de la nuit – son portrait en vieille sorcière paralytique est certes frappant et cocasse, mais en rien renouvelé. Monostatos frappé d’hirsutisme, Papageno en routard assoiffé de sexe, Enfants-vieillards et Dames-commandos sont des variantes fantaisistes mais somme toute convenues, comme le costume d’un blanc immaculé de Pamina et Papageno, éternels innocents. Un peu moins de technologie, un peu plus de singularité dans le propos, auraient peut-être offert une vision plus tranchante, une lecture plus personnelle de la Flûte – si souvent imagée, et si rarement décryptée.

L’enchantement musical est, en revanche, au rendez-vous – nonobstant le péril acoustique que ce décor ouvert à tous vents fait courir à des voix légères (Pamina) ou de puissance modérée (Sarastro, qui doit commencer son « O Isis und Osiris » en fond de plateau !). Dès l’Ouverture, dès même ses trois accords – dont le velouté de l’attaque et de la fin du son, cette ouate vaporeuse le nimbant tout entier sans lui ôter sa netteté de contour, laissent rêveur –, le Freiburger Barockorchester place très haut la soirée mozartienne. La direction vive et tenue de Pablo Heras-Casado, qui tente parfois des tempi excessivement lents (le duo Pamina-Papageno) mais joue, le plus souvent, la carte d’un vibrionnant naturel, fait merveille, d’autant que la mise en scène met l’orchestre à contribution (bel effet de souffle dans l’instrument pour l’arrivée de la Reine) et joue judicieusement de la fosse comme d’un espace théâtral – « flûte » et « carillon » obligent.

Christof Fischesser campe un Sarastro inhabituellement jeune, plus lyrique qu’impressionnant : ne pourrait-il, presque, séduire Pamina ? La Reine de la nuit de Kathryn Lewek stupéfie par des contre-notes sidérantes, provoquant un juste effroi, ainsi qu’une présence en scène scotchante (y compris dans son fauteuil roulant, qu’elle manie avec virtuosité). Après un début fragilisé par l’immense plateau nu, Mari Eriksmoen (Pamina) délivre un « Ach, ich fühl’s » très tendre et émouvant ; elle s’accorde parfaitement au remarquable Tamino de Stanislas de Barbeyrac – ligne élégante, émission souple, style châtié –, tandis que la Papagena de Regula Mühlemann, délicieuse mais très légère, est un peu écrasée par le format vocal de Josef Wagner (Papageno, en alternance avec Thomas Oliemans). Les English Voices, enfin, sont dignes de tous éloges, sachant le recueillement de la prière comme la lumière de l’apothéose finale.

Actualité sociale oblige, la représentation est précédée d’un discours des intermittents, très intelligemment façonné en liaison avec le propos humaniste de l’opéra de Mozart. Quand on appelle en scène tous les techniciens pour célébrer leur travail (on se prend à penser qu’après tout, l’habitude pourrait en être gardée lors des saluts de chaque soirée d’opéra et dans tous les théâtres du monde…), comme lorsque Sarastro, au début du second acte, s’adresse aux spectateurs pour son discours solennel, ou quand tous les membres de son temple affichent à la boutonnière de leur costume le petit carré rouge emblème de la lutte des intermittents, la production trouve alors sa clé véritable : une Flûte de l’ici et maintenant, réalisée dans une conjonction d’énergies sans frontières où le réel et la fiction se rejoignent dans une même urgence, celle de survivre ensemble.

C.C.

* Il y en a un, en forme de private joke pour happy few cinéphiles – si l’Académie nous passe ce double anglicisme : Simon McBurney, acteur, est la voix de l’elfe Kreattur dans Harry Potter ou les Reliques de la mort

Lire aussi notre volume consacré à La Flûte enchantée : L’Avant-Scène Opéra n° 196.


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Josef Wagner (Papageno), Stanislas de Barbeyrac (Tamino), Ana-Maria Labin, Silvia de La Muela et Claudia Huckle (les Trois Dames). Photos : Pascal Victor / ArtComArt.