Lady Macbeth de Mzensk

Chostakovitch

le 29/03/2014

Anvers, Vlaamse Opera

par Alfred Caron

OEP383_1.jpg

 

Cris d'enthousiasme et standing ovation dès le premier rappel au Vlaaamse Opera, samedi dernier, pour saluer l'extraordinaire nouvelle production de Lady Macbeth de Mtzensk de Calixto Bieito et la performance époustouflante de Ausrine Sundyte dans le rôle-titre.

Le metteur en scène catalan transpose l'opéra de Chostakovitch, qu'il définit lui-même comme "un thriller d'amour dans un système post-capitaliste", dans un univers à la fois contemporain et intemporel qui pourrait être le Texas des pétroliers – comme le laissent entendre les combinaisons salies et les casques de mineurs du chœur masculin, ainsi que le Stetson et les santiags du vieux Boris – ou celui de la Russie contemporaine. Le décor consiste en une cuisine-salon à l'américaine d'un blanc immaculé à l'éclairage blafard que surmonte, à peine visible du parterre, la chambre du père. A l'avant-scène, la boue noire des derricks macule tout. C'est dans cette fange que Katia se roulera pour la première fois dans sa lutte érotique avec Sergej, là aussi que dans un combat sans merci, hallucinant de vérité, elle étouffera Sonietka en lui enfonçant dans la gorge le bas extorqué, pour ensuite s'ouvrir elle-même la gorge et mourir les yeux rivés sur le public. Ici, viol, oppression, brutalité, humiliation, sadisme ne sont pas de vains mots, ni la sauvagerie des rapports entre les êtres, un simulacre. Boris a fait d'Aksinia, qu'il traîne en laisse, son esclave sexuelle. Sa frustration et sa dépendance à Sergej, Katia les exprime avec tout son corps dans des scènes d'auto-érotisme d'une incroyable audace mais toujours d'une parfaite justesse. Tout serait à citer dans cette mise en scène d'une intensité hors du commun dont un travail d'acteurs sans concession constitue l'élément majeur, comme la scène des noces où Katia, en robe de mariée, folle d'angoisse et de culpabilité, perchée sur une simple palette, menace de s'effondrer dans la boue tandis que Sergej sourit stupidement. L'ultime coup de génie du metteur en scène tient dans sa résolution de la scène de la déportation. Entre le IVe et le Ve acte, les machinistes habillés en miliciens viennent démonter à vue – ou plutôt détruire – l'univers domestique banal dans lequel se déroulait le drame, pour ne laisser sur la scène qu'une énorme structure métallique, exprimant la totale déshumanisation d'un peuple qui arrive du fond du plateau dans la pénombre, demi-nu et les mains liées dans le geste de la prière. Calixto Bieito spatialise aussi l'orchestre, mettant les cuivres dans les loges ou sur le plateau et tire un extraordinaire parti des interludes pour créer une totale continuité théâtrale, comme dans la scène grotesque et terrifiante du commissariat qui se termine par un tango entre le commissaire et un de ses acolytes.

La direction puissante, tendue, précise de Dimitri Jurowski a la tête de l'orchestre symphonique du Vlaamse Opéra parfait de cohésion et de relief, est à l'unisson de cette vision radicale, entièrement basée sur une actualisation de tous les instants des enjeux du drame. Si le plateau est dominé par la bouleversante Katia de Ausrine Stundyte, à la voix splendide et au chant quasi belcantiste, tous seraient à citer jusqu'au plus petit rôle, voire jusqu'aux membres du chœur à qui la mise en scène confère une authentique personnalité. Truculent et terrifiant, le Boris de John Tomlinson ; superbe d'aisance vocale et scénique, le Sergey de Ladislav Elgr. Tout aussi remarquables, les seconds plans : le Zinovi de Ludovit Ludha, l'Aksinia demi-folle de Lien Kinca, le pope d'Andrew Greenan ou le commissaire de Maxim Mikhailov. Tous semblent portés au-delà d'eux-mêmes par une mise en scène qui exalte toute la puissance expressive de cette œuvre majeure, dans les scènes intimes comme dans les grands ensembles. Nous n'avons guère eu accès en France jusqu'ici au travail de Calixto Bieito mais il y a fort à parier, pour ce que nous en connaissons, que cette production restera parmi ses plus grands achèvements. Espérons, pour ceux qui n'ont pu vivre ce spectacle exceptionnel en direct, que le Vlaamse Opera aura eu l'heureuse idée d'en réaliser une captation.

A.C.

Lire aussi notre volume consacré à Lady Macbeth de Mzensk : L’ASO n° 141.


OEP383_2.jpg
Ausrine Stundyte (Katia). Photos : Annemie Augustijns.