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Michael Volle (Hans Sachs)

 

Fâchés avec Bayreuth malgré le succès de leur Parsifal, Daniele Gatti et Stefan Herheim ont émigré à Salzbourg pour y donner le seul opéra de Wagner présenté en version scénique. Mais ces Maîtres Chanteurs n’atteignent pas le même sommet. Non que le metteur en scène norvégien se trouve à court d’idées, qui nous épargne heureusement des allusions au nazisme devenues lieu commun. Voici des Maîtres Biedermeier, témoins d’une époque où l’Allemagne se cherche, entre le confort d’un intimisme bourgeois et les aspirations de la jeunesse à une nouvelle Allemagne. Voici aussi un Sachs en chemise de nuit, composant un opéra dont il est le centre, rêvant la cité idéale dont l’artiste sera le roi, esprit universel, porteur d’une utopie faustienne, héritier des grands hommes du passé : tout se passe dans sa maison, bric-à-brac encombré d’objets de toute sorte, moins atelier que bibliothèque et grenier de souvenirs. La fin reste pourtant ambiguë : alors qu’Eva et Walther ont disparu, Sachs se couronne puis disparaît, aspiré par la foule, avant de resurgir sous les traits d’un Beckmesser devenu fou. Voici encore des Maîtres relus à la lumière du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, donné au Residenzhof, avec des personnages de contes de Grimm, si populaires à l’époque – les Sept nains, etc. Voici enfin que se déplace le centre de gravité de l’œuvre, moins histoire du couple Eva-Walther que celle du jeu de double entre Sachs et Beckmesser, chacun étant le miroir inversé de l’autre. Cela fait beaucoup, trop même : c’est là qu’échoue Herheim, malgré tout son talent, tout son art de la direction d’acteurs. La multiplicité des perspectives brouille les pistes, la production paraît éclatée entre l’exubérance shakespearienne, où le comique tourne souvent à la farce, l’ancrage dans l’histoire allemande et la vie de Wagner, la question de l’avenir de la musique – le buste de Beethoven, évidemment, côtoie celui du maître de Bayreuth… Et l’on éprouve, finalement, un sentiment de frustration, avec l’espoir que, puisque ces Maîtres sont coproduits avec l’Opéra de Paris, le metteur en scène reverra une copie trop touffue.

Inaboutie également la direction de Daniele Gatti, passablement chahuté par une partie du public. On a beau reconnaître les splendeurs de la Philharmonie de Vienne, on l’a entendue plus inspirée. Le chef italien recherche pourtant les allègements chambristes d’une conversation en musique. Mais après un Prélude paresseux, la direction se cherche laborieusement, retrouve ses marques dans le deuxième acte et le premier tableau du troisième, avant de se perdre de nouveau dans la scène finale, dès la transition orchestrale. Pas de quoi porter au sommet une distribution trop inégale. L’Eva d’Anna Gabler ferait meilleure figure dans une troupe de province et Roberto Saccà, trop engorgé de surcroît, n’a pas les moyens de Walther – on le leur fait aussi savoir. Restent le David sans histoire du jeune Peter Sonn, le noble Pogner de Georg Zeppenfeld et le Beckmesser virevoltant de Markus Werba, jeune pédant et non plus vieux doctrinaire, voix et timbre toujours modestes compensés par l’art de la composition et, surtout, la tenue vocale – il chante tout. Michael Volle, hier Beckmesser à Bayreuth ? Fatigué, trop baryton pour avoir les graves de Sachs. Cela dit, une présence, une humanité, une générosité, une ironie aussi, parfois à la limite du masochisme, une capacité, surtout, à doser des moyens qu’il sait limités, en se souvenant qu’il est Liedersänger, pour tenir jusqu’au bout, sans fatigue. C’est lui qui porte ces Maîtres dont, sans doute, on attendait trop et qu’on avait peu vus à Salzbourg : après Toscanini et Furtwängler entre 1936 et 1938, seul Karajan s’y était risqué, à Pâques 1974.

D.V.M.

 

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Markus Werba (Sixtus Beckmesser). Photos © Salzburger Festspiele / Forster.