La Damnation de Faust

Berlioz

le 27/05/2011

Londres, English National Opera

par Olivier Brunel

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Photos Tristram Kenton

Coup de poing

Il y a encore quelques années, on déclarait volontiers impossible à mettre en scène la légende dramatique de Berlioz et on la confinait au concert. Récemment, quelques metteurs en scène on prouvé le contraire – en particulier, plus que l’historique tentative de Maurice Béjart (Paris 1960), les réalisations convaincantes d’Harry Kupfer (Amsterdam et Londres 1989 et 1993), de La Fura del Baus (Salzburg 1999) et de Robert Lepage (Paris 2008). Celle que vient d’élaborer le cinéaste Terry Gilliam, réalisateur de Brazil et membre des Monty Python, pour l’English National Opera et en coproduction avec l’Opéra des Flandres, pourrait bien les éclipser toutes.

D’emblée, le résumé du programme annonce la couleur : « Notre production suit la trajectoire de l’histoire et de l’art allemands de la fin du dix-neuvième siècle jusqu’au milieu du vingtième ». Et, de fait, Terry Gilliam, dont c’est la première mise en scène lyrique, fait coller très brillamment le vieux mythe goethéen revu par Berlioz aux épisodes de l’histoire allemande ayant changé la face du monde, de la fin de la première guerre mondiale à l’apocalypse finale de la seconde. De la victoire de la Prusse impériale au son de la Marche hongroise, au partage du gâteau européen ; des prémices de la montée du nazisme, avec les chemises brunes et les couplets antisémites du Rat et de la Puce de Brander et Méphisto à la taverne d’Auerbach, jusqu’à la Nuit de Cristal et à Auschwitz où les mène la chevauchée de la Course à l’abîme… on comprend bien à quel étrange meneur de jeu Faust a vendu son âme afin de courtiser Marguerite, jeune juive berlinoise qui se cache sous une perruque blonde.

Résumé ainsi, le procédé peut paraître abrupt et facile. C’est sans compter l’extrême habileté de Gilliam (son don de prestidigitateur même) dans l’introduction d’effets spéciaux et l’hallucinante minutie du réglage de la moindre silhouette. La célèbre décoratrice allemande Hildegard Bechtler alterne des paysages romantiques à la Caspar Friedrich ou des constructions Bauhaus offrant assez de fantaisie pour faire avancer l’action sans fastidieuses pauses. Cette lecture parfois brutale dans ses images et qui fait l’effet d’un poing dans l’estomac, fait appel à une bonne culture de l’histoire allemande, avec quelques scènes très réussies – notamment la rencontre de Faust et Marguerite au cours d’une soirée élégante dans laquelle l’aristocratie et la grande bourgeoisie industrielle flirtent avec le pouvoir nazi tout en regardant une représentation de Siegfried dont Faust et Marguerite sont les protagonistes, le tout sous l’œil vigilant d’Hitler perché dans les hauteurs de Berchtesgaden. Autre climax, la projection des images propagandistes de Leni Riefenstahl pour les Jeux Olympiques de 1936, sur les chœurs d’étudiants clamant « Gaudeamus ».

Musicalement, hormis le fait choquant à nos oreilles françaises que la pièce chantée en anglais entraîne d’inévitables distorsions rythmiques de la ligne de chant (sur une traduction qui semble bien prosaïque en comparaison avec la langue de Berlioz nourrie de celle de Gérard de Nerval), c’est aussi une grande réussite – même si le directeur musical maison Edward Gardner aurait pu profiter de l’occasion pour une direction moins sage et sans prise de risque. Le chœur maison, superlatif, enrichi d’additionnels et d’enfants, est préparé par Martin Merry et la distribution, parfaite. La Marguerite de Christine Rice possède le registre ambigu du rôle qui hésite entre soprano et mezzo. Les longues phrases de la Ballade du Roi de Thulé et de la romance « D’amour l’ardente flamme » étaient magnifiquement interprétées et colorées. Il est rare de voir un ténor qui tienne aussi bien la distance en Faust que Peter Hoare, qui aborde piano son « Merci beau crépuscule » dans le duo d’amour et ne s’y étrangle pas au Do dièse, tout en étant aussi poétique dans son Invocation à la nature et dans « Sans regrets »... Pas d’hésitation en revanche pour la tessiture du Méphistophélès de Christopher Purves, acteur étonnant passant si aisément de la caricature au plus grand sérieux théâtral : il s’agit bien d’un excellent baryton qui se tire à merveille des parties graves du rôle.

Un grand spectacle à l’actif de la seconde scène lyrique londonienne dont les choix ont été très critiqués lors des dernières saisons. On espère le revoir à Anvers dans son français original, mais pas avant la saison 2012/2013.

O.B.

Dernière représentation le 7 juin. Prochains spectacles : Simon Boccanegra de Verdi (du 8 juin au 9 juillet) et Two Boys de Nico Muhly (du 24 juin au 8 juillet).


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