Kurt Weill

Bruno Giner

le 23/10/2018

par Louis Bilodeau

Paris, bleu nuit éditeur, 2018, 176 p., 20 €


Eu égard à l'extrême pauvreté de la bibliographie en langue française consacrée au compositeur de L'Opéra de quat'sous, la parution de cette monographie répond à une nécessité évidente. On accueille donc avec enthousiasme ce livre, qui vient s'ajouter aux deux ouvrages de Pascal Huynh (Kurt Weill de Berlin à Broadway, Plume, 1993 et Kurt Weill ou la conquête des masses, Actes Sud, 2000) et au numéro que L'Avant-Scène Opéra a consacré à Mahagonny en 1995. Dans le cadre de la collection « horizons » des éditions bleu nuit, Bruno Giner propose une très bonne synthèse de la vie mouvementée et de l'œuvre protéiforme d'un musicien qui, malgré sa science acquise à la Musikhochschule de Berlin et surtout auprès de son maître Ferrucio Busoni à l'Académie prussienne des Arts, fut toujours à la recherche d'un langage qui s'adressât au plus large public possible. Sa vénération pour Offenbach, clairement perceptible dans des œuvres comme Le Maquignonnage (A Kingdom for a Cow, 1935) et One Touch of Venus (1943), est à cet égard symptomatique.

À travers le récit biographique de celui qui fut l'enfant terrible de la République de Weimar avant son exil parisien (1933-1935) puis américain (1935-1950), l'auteur présente un panorama de l'abondante production musicale d'un compositeur doué d'une capacité de travail phénoménale. Toujours en quête de nouveaux projets et collaborant avec des auteurs aussi importants que Bertolt Brecht, Georg Kaiser, Paul Green ou Maxwell Anderson, Weill enchaîne à un rythme effréné la création d'œuvres où apparaissent en filigrane les grands thèmes d'une pensée extrêmement cohérente : pacifisme, antimilitarisme, satire de la dictature, critique du capitalisme, du matérialisme et de la ségrégation raciale. Des deux côtés de l'Atlantique, il poursuivit sans trêve la quête d'une société meilleure, doublée du désir d'initier un jeune public à l'opéra, comme en témoignent Der Jasager (1930) et Down in the Valley (1948). À l'affût de nouvelles formes et dans le but de renouveler le genre lyrique, il s'essaie aussi bien au Zeitoper qu'au théâtre musical, la radio, la musique de scène, l'opéra épique, le cinéma... Il aime cultiver les formes hybrides, comme le montre avec éloquence l'exemple du ballet Les Sept Péchés capitaux (1933), véritable œuvre d'art totale. Bruno Giner met aussi en exergue certaines des caractéristiques musicales de Weill, comme les rythmes de danse, l'utilisation du song et bien évidemment l'influence du jazz, que Weill compare à celle de la valse dans la seconde moitié du XIXe siècle.

L'ouvrage comprend aussi de très substantiels résumés d'une dizaine d'œuvres, en plus de pages complètes consacrées à Busoni, Brecht et au tristement célèbre concert du 26 novembre 1933 à la salle Pleyel, au cours duquel Florent Schmitt avait crié « Vive Hitler ! » pendant l'exécution de songs extraits de Silbersee (1933). En plus de la discographie, on aurait souhaité une ébauche de vidéographie, qui aurait pu guider le lecteur dans le choix d'une version de Mahagonny (1930). À propos de ce dernier titre, grand chef-d'œuvre de Weill et Brecht, la bibliographie comprend une erreur d'attribution en faisant de Pascal Huynh le seul auteur du numéro de L'Avant-Scène Opéra. On s'étonne aussi de trouver quelques fautes d'orthographe et de syntaxe plutôt gênantes. Cela dit, voilà une publication précieuse sur un compositeur dans lequel Bruno Giner voit « une sorte de chaînon manquant entre Gershwin et Bernstein » et qui a réalisé « cette improbable synthèse entre l'opéra européen et la comédie musicale américaine » (p. 159).

L. B.