Don Giovanni

Mozart

le 04/11/2013

par Chantal Cazaux

Carlos Álvarez (Don Giovanni), Alfred Reiter (le Commandeur), María Bayo (Donna Anna), José Bros (Don Ottavio), Sonia Ganassi (Donna Elvira), Lorenzo Regazzo (Leporello), José Antonio López (Masetto), María José Moreno (Zerlina). Chœur & Orch. du Teatro Real, dir. Victor Pablo Pérez, mise en scène : Lluis Pasqual (Madrid, X.2005).
DVD Opus Arte OA MO 6003 D. Distr. DistrArtMusic.

La production de Lluis Pasqual choqua en son temps le public madrilène : sa scénographie portraitise l'Espagne franquiste (austères et beaux décors d'Ezio Frigerio), et si elle replace ainsi Don Giovanni dans ses racines ibériques, elle n'en ravive pas moins des souvenirs encore frais et cruels. Pourtant le malaise vient moins de cette demeure aristocrate à la décoration fascisante - rappelant par instant la Valle de los Caidos où Franco est enterré dans un mausolée encore lieu de pèlerinage et/ou de tourisme... - que quelques idées-prétextes laissées sans lien et sans direction d'acteurs autre que conventionnelle : par exemple, le manège d'autos tamponneuses pour le mariage de Zerlina et Masetto. Dommage, car le mausolée (justement) du Commandeur promettait, selon ce point de départ, une réflexion et un théâtre autrement profonds et dérangeants. Même le « clap de fin », assené par un Giovanni ressuscité et clôturant la projection d'un film d'époque - les acclamations d'une foule en liesse adressées, on le suppose, au Caudillo -, semble plus un gentil gag qu'une idée forte. Mais surtout, une réalisation musicale sans goût ni urgence sape complètement le projet.

Car le vrai scandale est plutôt à chercher du côté d'une direction d'orchestre comme on n'oserait plus en imaginer (récitatifs déclamés, tempi de bout en bout soporifiques et instables, cordes acides de l'Orchestre du Teatro Real), qui accumule les décalages fosse/plateau (y compris dans les moments musicaux les moins périlleux de ce point de vue, type Sérénade ou « Vedrai, carino ») et oublie toute architecture au long cours. Quant à l'équipe vocale, elle laisse également songeur et accumule les erreurs de casting : hormis un couple Zerlina/Masetto correct, Sonia Ganassi est en-dessous de ses moyens et de sa justesse en Elvira, et María Bayo force en Donna Anna une voix de Zerlina ici sans assise ; un Ottavio au timbre maigre et savonnant, un Commandeur faible et sans majesté, achèvent (dans tous les sens du terme) le tableau. Restent le remarquable Leporello de Lorenzo Regazzo, et un Don Giovanni étonnant de la part d'un Carlos Álvarez qu'on a plus l'habitude d'entre chez Verdi : assez mordant, de belle ampleur, et qui pourrait être incisif dans une telle relecture.

On aimerait assez voir cette production travaillée plus en profondeur, avec un cast et un chef qui rendent justice à la partition. Mais ce DVD n'en propose qu'un avant-goût bien fade.

C.C.