L'enigma di Lea

Casablancas

le 01/04/2022

par Pierre Rigaudière

Allison Cook (Lea), José Antonio López (Ram), Sara Blanch (première Dame de la frontière), Anaïs Masllorens (deuxième Dame de la frontière), Marta Infante (troisième Dame de la frontière), Sonia de Munck (Millebocche), Felipe Bou (Milleocchi), Xavier Sabata (Dr Schicksal), David Alegret (Michele), Antonio Lozano (Lorenzo), Juan Noval-Moro (Augusto)Chœur et orchestre du Grand Théâtre du Liceu, dir. Josep Pons, mise en scène : Carme Portaceli, chorégraphie de Ferran Carvajal, costumes d’Antonio Belart, décors de Paco Azorín, lumières d’Ignasi Camprodon (Barcelone, Grand Théâtre du Liceu, février 2019).
DVD Naxos, n° 2.110712. Présentation bilingue (angl., esp.). Distr. Outhere.

Lea a été violée par Dieu. Elle est condamnée à errer à travers lieux et temps en compagnie de ses gardiens Millebocche et Milleocchi, qui veillent attentivement à ce qu’elle tienne le secret dont son viol l’a faite la détentrice. Ram a fait l’amour avec la Mort. Privé de ses sens et devenu pure raison, il erre lui aussi comme un somnambule gelé. Il est aveugle, mais c’est surtout le regard rouge que l’on remarque chez ce personnage tout de blanc poudré, au point qu’il pourrait passer pour une incarnation de la célèbre toile de Schönberg. L’image est plus que légitimée par l’expressionnisme que draine ce premier opéra de Benet Casablancas, presque systématique tant l’écriture, à l’exception d’une scène chorégraphiée dans la troisième partie, est toujours en tension. L’orchestration remarquablement maitrisée, dont le modèle probable de Berg aura vraisemblablement été transmis au compositeur catalan par Friedrich Cerha, ne compense que partiellement le trop-plein d’un matériau qui finit par sembler conventionnel.
   Bien qu’elle n’échappe pas à cette tension, l’écriture vocale ménage un lyrisme dont s’empare l’excellent plateau. La mezzo-soprano Allison Cook, dont on se souvient notamment de la prestation dans Quartett de Francesconi à Milan en 2011, confirme son engagement dans la création lyrique et charge le personnage de Lea de toute l’intensité possible sans jamais basculer dans l’excès. On peut supposer que la direction d’acteurs de Carme Portaceli va dans ce sens, car même la figure plus extravertie du Docteur Schicksal (figure allégorique du destin comme le laisse entendre son nom allemand) est peu sujette au débordement. Le contreténor réunit toutes les facettes de son personnage : pervers narcissique mi-inquisiteur mi-nazi (il arbore une croix gammée), ancien directeur de cirque (le burlesque expressionniste), il connait aussi le doute et la fragilité. Avec le baryton chaleureux de José Antonio López, propre à humaniser la figure lunaire de Ram, le premier cercle est remarquablement bouclé. Il est complété par le duo bicéphale Millebocche/Milleocchi, dont la partie féminine, incarnée par Sonia de Munck, confirme le succès des figures surnaturelles incarnées par des sopranos aux aigus virtuoses. L’ombre portée des personnages de La Flûte Enchantée se projette sur l’ensemble de cet opéra.
    Du trio de Dames de la frontière se détache, par la voix comme par le charisme, la soprano Sara Blanch. La finnis terrae philosophique à la définition floue dont ces dames sont les gardiennes est assez représentative des limites du livret de Rafael Arguillol qui, c’est une autre énigme posée par cet opéra, a été traduit en italien à partir de l’espagnol. Certaines répliques bien sentencieuses suggèrent que l’ambition affichée de mêler de façon organique mythe et réalité requiert peut-être davantage de sobriété. Une sobriété à laquelle le minimalisme chic des cages métalliques mobiles et le beau travail des éléments lumineux ouvrent pourtant largement la voie. 

Pierre Rigaudière