Thaïs

Massenet

le 21/02/2022

par Sabine Teulon-Lardic

Nicole Chevalier (Thaïs), Josef Wagner (Athanaël), Roberto Saccà (Nicias), Carolina Lippo (Crobyle), Sofia Vinnik (Myrtale/Albine), Günes Gürle (Palémon), Arnold Schoenberg Chor (dir. Erwin Ortner), ORF Radio-Symphonieorchester Wien, dir. Leo Hussain, mise en scène de Peter Konwitschny, décors et costumes de Johannes Leiacker, lumières de Guido Petzold.

DVD C Major Entertainment / Unitel Edition, n° 804908. Présentation bilingue (all., fr.). Distr. DistrArt Musique.

S’emparer de la conversion d’une courtisane par un ermite du désert, apostat par le démon de la chair : c’est une thématique qui résonne dans l’actualité. À sa création (1894, Opéra de Paris), Thaïs, comédie lyrique en trois actes, s’inspirait du roman sulfureux d’Anatole France. À l’instar de son homologue romancier, l’esprit du librettiste Louis Gallet n’était rien moins que religieux. Le chassé-croisé spirituel du moine Athanaël et de Thaïs choquait les publics bien-pensants, bien que la rédemption se solde par la mort de la pénitente.

Captée en direct au Theater an der Wien en 2021 (annulation des représentations pour cause Covid), cette production de Thaïs a le mérite de questionner le statut de chasteté d’un moine en proposant une transposition actuelle vers les communautés du désert et le monde du show biz. Sur scène, tous les rôles partagent le même harnachement d’ailes d’ange – noires pour les moines, rouges pour Thaïs, blanches pour Nicias. Faut-il y décrypter la nature ambivalente d’anges déchus, tel Lucifer de la Bible ? Quoiqu’il en soit, la lourdeur qui encombre les scènes de luxure trahit le raffinement de l’opéra. Il ne s’agit pas de mettre en scène l’expressionniste des premiers Richard Strauss … mais une œuvre française à l’esthétique fin-de-siècle.

Dans la mise en scène de Peter Konwitschny et les décors de Johannes Leiacker, tout tableau religieux se fond dans l’épure sous des éclairages symboliques. L’orangé du plateau nu englobe les cénobites du désert égyptien – La Thébaïde au bord du Nil  (acte I) –, d’où Athanaël est issu. Après la conversion de Thaïs, le plateau obscur s’arrondit sous la lumière furtive de pierres scintillantes, celles qui déchirent les pieds des héros, devenus pèlerins vers le monastère (III). Le contraste avec la vie de luxure à Alexandrie n’en a que plus de poids au cours des tableaux enchâssés entre ces extrêmes. Cependant, leur jeu scénique et leurs costumes – notamment, ceux des 3 femmes en meneuses de revue emplumées – confinent au sexisme ou à la vulgarité. Certes, la prestigieuse ville de l’Antiquité égyptienne fut riche et décadente et la comédienne Thaïs en fut « l’idole fragile ».  La transformation des didascalies du tableau « La terrasse, maison de Nicias » (I) en un banquet orgiaque accentue cette vulgarité. La folie imprimée par Nicias (grand-guignolesque avec ses petites ailes au dos du smoking) et les violents cris des invités tendent à couvrir l’ivresse orchestrale cependant si somptueuse. Quant à la mutation du premier duo Thaïs/ Athanaël en viol sur le canapé rouge de la courtisane  (Chez Thaïs, II), sa place totalement injustifiée procure un malaise durable. Sous le prétexte des répliques de la courtisane (« Pitié, ne me fais pas de mal ! ») se soustrayant aux injonctions du moine, ces violences sexuelles tournent le dos à l’entreprise de conversion. Et les agaceries de l’enfant-acteur Cupidon (un transfert de l’invocation postérieure à Eros) ne les masquent pas. On ne peut s’empêcher de rapprocher cet écart d’interprétation de la récente éviction de P. Konwitschny de l’Opéra de Nüremberg pour « propos discriminatoires » (Staatstheater, novembre 2021), d’autant que ce n’est pas le premier scandale qu’il déclenche (Dresde, 2000).

En contrepoids de cette trivialité scénique, le partenaire le plus captivant est l’ORF Radio-Symphonieorchester de Vienne, sous la direction inspirée de Léo Hussain. Pour servir la partition si colorée et si inventive de Massenet, tous les pupitres sont réactifs. La transparence du motif linéaire traduit l’immensité du désert lors du prélude, l’orchestration orientalisante du banquet (bois aigus, tambour arabe) est trépidante, différemment de l’extatique tableau « L’Oasis » (rajouté en 1897). Nous apprécions le choix d’opter pour la version authentique de la Méditation de Thaïs (excellente violon solo, dont le nom fait défaut sur un livret succinct), soit celle avec chœur à bouche fermée. Cette stase permet au spectateur de respirer enfin la sensibilité fin-de-siècle, tout en assurant l’évolution de la dramaturgie : Thaïs y est libérée de ses ailes rouges. Si la version écourtée de cette production (Thaïs version de 1898) ne comprend bien sûr pas le ballet de la Tentation, pourquoi évacuer certains épisodes du 3e acte (notamment la prière des Filles blanches à la mort de Thaïs) ?

La distribution est loin d’être homogène et a le défaut (rédhibitoire selon nous) d’une prononciation française quasi incompréhensible … à l’exception du rôle d’Athanaël. Précisément, le baryton-basse autrichien Josef Wagner incarne avec humanité et complexité le moine cénobite, sans tentation de transférer son expérience wagnérienne et straussienne. L’ampleur sur tout le registre, la maîtrise des nuances lui permettent d’être aussi convaincant dans sa malédiction adressée à Alexandrie (I) que dans le duo amoureux « Non loin d’ici vers l’Occident » (II) ou même la psalmodie religieuse. La prestation vocale de Nicole Chevalier est franchement décevante en courtisane glamour : elle confond abattage scénique avec brutalisation des aigus (Air du miroir), vibrato outrancier, graves excessivement poitrinés et même cri (final du II). Sa métamorphose en convertie lui permet de revenir à la musicalité émouvante d’une soprano lors de leur duo simultané (« Baigne d’eau tes mains et tes lèvres » ) et un contre-mi b assuré en ultime duo (« Qui te fait si sévère »). Le ténor Roberto Saccà est probablement contraint d’offrir une composition caricaturale du jeune philosophe Nicias. Son vibrato ondulant (2e Tableau du I) nous semble d’une esthétique plutôt dépassée. Les brèves prestations de Carolina Lippo (Crobyle) et de Sofia Vinnik (Myrtale) sont correctes. Celle de Günes Gürle en moine Palémon manque de consistance (timbre) et surtout de compréhension. Cette dernière remarque s’applique moins au Arnold Schoenberg Chor, dont les pupitres masculins (les moines de la Thébaïde) sont de belle tenue.

Les auditeurs ayant le DVD de Thaïs de la Fenice avec Eva Mei (mise en scène de P.L. Pizzi, 2004) ne chercheront donc pas à le renouveler …

Sabine Teulon-Lardic