L'isola disabitata

Haydn

le 09/11/2021

par Olivier Rouvière

Anett Fritsch (Costanza), Sunhae Im (Silvia), Krystian Adam (Gernando), André Morsch (Enrico), Akademie für alte Musik Berlin, dir. Bernhard Forck.
Pentatone (1 CD). 2020. 1h20. Notice en anglais. Distr. Bertus.

Onzième des quatorze opéras écrits par Haydn pour Estheraza, le « petit Versailles hongrois », L’Isola disabitata (L’île inhabitée, 1779) est un ouvrage expérimental à bien des égards. Précisons d’abord qu’il s’agit, non d’un opéra séria ou d’un « drame en musique », mais d’une azione teatrale, genre dont relevait aussi, par exemple, l’Orfeo ed Euridice de Gluck. Le livret de Métastase avait beau avoir près d’un quart de siècle lorsque Haydn s’en empara, il n’en était pas moins audacieux, avec ses relents de rousseauisme : il nous conte l’histoire de deux sœurs, Costanza, une jeune mariée, et Silvia, qui vient de naître, échouées sur une île déserte, où elles doivent survivre durant de longues années. Persuadée que son mari l’a abandonnée, Costanza élève sa sœur dans la haine des hommes. Mais, quinze ans après, voici que débarquent Gernando, le mari de Costanza qui n’a cessé de la chercher, et son ami Enrico, le tout premier homme qu’aperçoit Silvia… Pour traiter ce livret bref (en deux parties) mais épineux, Haydn fait choix d’une musique quasi continue, dépourvue de récitatifs secs, où domine un accompagnato se muant souvent en arioso et ne faisant place qu’à sept airs, courts mais ardus, ainsi qu’à un quatuor final, où explose la virtuosité des solistes instrumentaux et vocaux. Cette partition en demi-teintes réclamerait baguette plus énergique, direction plus ardente et personnelle que celle de Forck, convaincant dans les passages pathétiques (Gernando devant la soi-disant tombe de son épouse) mais manquant de piquant pour décrire l’ingénuité de Silvia. L’Akademie für alte Musik fait partie de ces phalanges chez qui l’excellence du jeu côtoie la neutralité expressive, si elle n’est pas suffisamment motivée – et, en début d’ouvrage, ses cordes nous paraissent bien froides. Même dichotomie côté chanteurs : la quasi-perfection du couple “mature” cohabite avec la relative faiblesse des “jeunes”. Le ténor Krystian Adam prête ses couleurs printanières et son élocution superlative à un Gernando au rôle hélas trop court, tandis que la Costanza d’Anett Fritsch, au médium charnu, déborde de sensualité. On ne peut en dire autant de l’autre soprano, Sunhae Im, bonne musicienne au timbre trop acide, dépassée par les écarts de ”Come il vapor s’ascende” (un air digne de Fiordiligi), ni du baryton cotonneux et à la justesse relative qui incarne Enrico, pour lequel Antal Dorati enrôlait Renato Bruson... Une demi-réussite, donc, qui, bien qu’elle se limite à un seul CD au lieu de deux, s’efface derrière la version Dorati (Philips, 1978) tout en l’emportant sur celles de De Marchi (Opus 111, 2000) et de Gaigg (en allemand, DHM, 2009).

Olivier Rouvière