Electra

Cannabich

le 20/10/2021

par Olivier Rouvière

Isabelle Redfern (Electra), Bernd Schmitt (Orest), Hofkapelle Stuttgart, Kammerchor Stuttgart, dir. Frieder Bernius.
Hänssler Classics 20062 (1 CD). 2019. 53’. Notice en anglais. Distr. DistrArt Musique

Inaugurée en 1762 dans le Pygmalion de Jean-Jacques Rousseau (mis en musique par Horace Coignet en 1770), la technique du mélodrame consiste à juxtaposer un texte déclamé à une partition orchestrale. Elle connut un grand succès dans les territoires de langue allemande qui cherchaient une alternative au bel canto italien : Pygmalion fut ainsi adapté dès 1772 par Anton Schweizer, puis en 1779 par le Tchèque Georg Anton Benda, qui produisit encore deux autres mélodrames, Ariane à Naxos et Médée (1775). Créée à Leipzig, cette dernière partition fut rapidement reprise à la cour de Mannheim, qui entretenait alors l’un des meilleurs orchestres d’Allemagne, qualifié par Mozart d’« armée de généraux ». Le divin Wolfgang adopta aussitôt le mélodrame pour certains passages de sa Zaïde, tandis que le directeur musical de Mannheim, Christian Cannabich (1731-1798) l’employait dans cette Electra de 1781. La pièce débute alors que la reine Clytemnestre, qui a fait assassiner son époux Agamemnon, doit épouser son amant ; la fille de Clytemnestre, Électre, qui hait sa mère, rêve de la voir mourir sous les coups de son frère Oreste, depuis longtemps disparu – meurtre qui se déroulera, en coulisses, à la fin du drame. Essentiellement composé d’un long monologue d’Électre, l’ouvrage est divisé en cinq scènes qui font aussi brièvement intervenir divers autres rôles parlés : un Soldat (bizarrement confié ici à une femme), la coryphée Chiron, l’Oracle, Clytemnestre (pour quelques cris d’agonie) et Oreste. L’harmonie, très sollicitée, joue seule deux marches allègres et, durant la troisième scène, soutient les trois interventions du chœur féminin. L’intérêt musical se concentre évidemment dans l’écriture orchestrale, typique de l’école de Mannheim, faisant alterner des passages cantabile à vrai dire un peu mièvres, où clarinette et hautbois sont mis en valeur (« air » durant lequel Électre regrette son enfance, plainte sur la mort présumée d’Oreste) et pages plus dramatiques, proches du Sturm und Drang d’un Carl Philip Emmanuel Bach, de Gluck et du jeune Haydn. Ce style culmine dans les imprécations de la scène 4, introduite par un beau solo de violoncelle puis secouée par un puissant crescendo. C’est ici que l’élégant orchestre de Stuttgart comme la direction équilibrée de Frieder Bernius trouvent leurs accents les plus enflammés. On n’aura guère de reproches à faire non plus à la principale récitante, une Isabelle Redfern à la diction d’une absolue netteté et qui sait doser ses effets sans jamais « trop » en faire. Il n’empêche que ce type de composition s’avère, au disque, un peu aride, peut-être aussi parce que Cannabich ne possède pas l’originalité mélodique d’un Yevstignei Fomine qui, en 1792, portera le mélodrame à son apogée dans son Orphée.

Olivier Rouvière