La Fille de Madame Angot

Lecocq

le 19/10/2021

Révérence

par Louis Bilodeau

Anne-Catherine Gillet (Clairette), Véronique Gens (Mademoiselle Lange), Mathias Vidal (Ange Pitou), Artavazd Sargsyan (Pomponnet), Matthieu Lécroart (Larivaudière), Antoine Philippot (Louchard), Ingrid Perruche (Amaranthe/Hersilie/Javotte/Babette), Flannan Obé (Trénitz/Guillaume/Buteux), David Witczak (un Incroyable/un officier/Cadet). Orchestre de chambre de Paris et Chœur du Concert Spirituel, dir. Sébastien Rouland. (Boulogne-Billancourt, Auditorium de la Seine Musicale, 16-20 février 2021).
Palazzetto Bru Zane BZ 1046 (2 CD). Articles, synopsis et livret en français et en anglais. Distr. Outhere.

Malgré le succès durable qu'elle remporta dès sa création à Bruxelles (Fantaisies-Parisiennes) en 1872, La Fille de Madame Angot fut bien peu favorisée par le disque. Outre quelques extraits d'un intérêt relatif, le catalogue ne comprenait jusqu'à aujourd'hui que deux intégrales déjà assez anciennes, soit la version de Richard Blareau (Musidisc, 1958) et celle de Jean Doussard (EMI, 1973). Grâce au Palazzetto Bru Zane, voici que paraît enfin la version moderne que l'on appelait de nos vœux et qui permet d'entendre l'orchestration originale de Lecocq, nettement plus légère (grosse caisse sans cymbale, un seul hautbois, un seul basson, un seul trombone) que dans les enregistrements précédents. L'œuvre y gagne une fraîcheur et une clarté particulièrement heureuses que Sébastien Rouland prend un plaisir manifeste à mettre en relief avec un Orchestre de chambre de Paris des grands jours. Le chef saisit parfaitement l'esprit de cet opéra-comique qui, refusant la bouffonnerie ou la causticité d'Offenbach, nous plonge dans un Directoire de fantaisie où la critique sociale cède le pas à l'expression des sentiments intimes et où l'alacrité demeure toujours sagement contenue à l'intérieur de certaines bornes morales.

Outre un chœur admirable d'entrain et d'homogénéité, Rouland dirige une superbe équipe de chanteurs qui, en plus de dire avec naturel les dialogues (un peu abrégés), s'avèrent tous très crédibles. Avec son timbre angélique, Anne-Catherine Gillet campe une Clairette délicate qui sait néanmoins faire preuve de caractère dans sa Chanson politique ou le Duo de la dispute. Si la voix atteint ses limites dans les couplets énergiques « Vous aviez fait de la dépense » du troisième acte, elle n'en demeure pas moins une adorable jeune fille des Halles. Sa rivale et amie Mademoiselle Lange trouve en Véronique Gens une interprète de grande classe sachant aussi bien exprimer le raffinement factice de la célèbre Merveilleuse que son côté populacier qui se révèle au dernier acte. Digne successeur de Gabriel Bacquier (dans la version Blareau), Mathias Vidal est un Ange Pitou extrêmement attachant malgré la duplicité qui le fait courtiser en même temps Clairette et Mademoiselle Lange. Superbe dans le rondeau « Certainement j'aime Clairette », il se montre charmeur en diable dans le duo « Voyons, Monsieur, raisonnons politique », où il nous gratifie de magnifiques notes en voix de tête. Idéal en perruquier candide au cœur d'or, Artavazd Sargsyan confère à Pomponnet une suavité qui se traduit par un chant racé et une diction dépourvue d'affectation. Parmi les rôles secondaires, Matthieu Lécroart donne beaucoup de vigueur à Larivaudière, tandis que Flannan Obé campe un Trénitz impayable et Ingrid Perruche une Amaranthe au caractère bien trempé. Le Palazzetto Bru Zane propose de surcroît la version inédite de deux numéros – le duo Larivaudière-Pitou (no 5) et le duo Lange-Pitou (no 11) –, dont on retrouve en bonus les versions habituelles. Après une telle réussite, pouvons-nous espérer un enregistrement de l'autre titre majeur de Lecocq, Le Petit Duc ?

Louis Bilodeau