Robe

White

le 05/10/2021

par Pierre Rigaudière

Clara Kanter (Rowan), Rosie Middleton (Neachneohain), Sarah Parkin (Beira), Kelly Poukens (la Narratrice). Ben Smith (piano et direction), Jenni Hogan (flûte), (Janvier 2020).
Métier MSV 28609. Livret et présentation en anglais. Distr. SocaDisc.

Sous la robe rose flashy de ce disque, qui pendant un instant laisse redouter un avatar musical du pop art ou une approche marketing clinquante, se cache un opéra tout sauf tape-à-l’œil. Il faut d’ailleurs bien plus d’un instant pour commencer à entrevoir les contours de cet objet artistique peu commun. « Fashion opera » en vertu de costumes conçus par trois modistes, opéra chorégraphié faisant appel à trois danseurs et deux acteurs, Robe relève surtout, au disque, de l’opéra de chambre, réunissant en tout et pour tout quatre chanteuses et deux instrumentistes.

Alastair White est aussi écrivain et s’est chargé de la rédaction du livret. En l’absence de traduction et surtout pour sa forte teneur en poésie symboliste regorgeant de jeux de mots et d’associations d’images, ce texte restera hermétique à quiconque n’est pas expert en langue et culture britanniques. Sans lire le synopsis, il est difficile d’appréhender ce qui se trame dans ce monde de la post-vérité où est abolie la différence entre réel et virtuel, où règne l’intelligence artificielle. Mais bien que maintenue dans un état latent, la dramaturgie n’est pas inerte et elle semble même se condenser au contact du chant. Le jeune Écossais – les personnages de Beira et Neachneohain, qui convainquent le cartographe Rowan de s’infiltrer dans l’esprit d’une intelligence artificielle autonome prénommée Edinburgh trahissent l’origine géographique du trentenaire – sort décidément des sentiers battus en adoptant un langage résolument sériel. Si certains passages oscillent entre pointillisme webernien et profils mélodiques bouléziens, White privilégie un lyrisme incarné, et son écriture vocale alimente sans rigidité nombre de soli, duos et trios souvent traités a cappella ou avec la complicité d’une flûte dont Jenni Hogan tend à faire, quoique sans exubérance, un personnage à part entière.

Le quatuor féminin joue incontestablement en faveur de cette belle homogénéité musicale, mais pas au prix d’une uniformisation vocale. Au soprano plutôt charpenté – parfois un peu rugueux – de Sarah Parkin incarnant le soldat Beira répond celui beaucoup plus clair et aérien, dans une tessiture plus élevée, de Kelly Poukens. Les mezzo-sopranos produisent un autre type de contraste, entre Rosie Middleton qui développe l’essentiel de sa puissance dans l’aigu au détriment d’un grave un peu mat et Clara Kanter dont la plus grande homogénéité et le supplément de douceur suggèrent naturellement un personnage plus jeune. L’idée d’associer Beira et Neachneohain pour figurer la virtualité d’Edinburgh fonctionne musicalement très bien et contribue à la densification vocale dans la seconde partie de l’opéra, où alterne cependant avec une tendance polyphonique le recours à un chant recto tono quasi psalmodique.

Une même variété de textures anime un piano tantôt percussif tantôt résonant et il n’est pas rare que Ben Smith, dont on peut apprécier la disponibilité d’écoute toute chambriste, abandonne momentanément le clavier pour tenir une partie de woodblock aux fugaces accents d’opéra chinois. Avec le concours des interprètes, Alastair White insuffle à une dramaturgie somme toute virtuelle une intensité musicale qui réussit à lui donner corps, prouesse qui ne saurait mieux correspondre à la thématique de cet opéra.

Pierre Rigaudière