Falstaff

Verdi

le 21/09/2021

par Louis Bilodeau

Michael Volle (Falstaff), Barbara Frittoli (Alice Ford), Alfredo Daza (Ford), Daniela Barcellona (Mrs. Quickly), Nadine Sierra (Nannetta), Francesco Demuro (Fenton), Katharina Kammerloher (Meg Page), Stephan Rügamer (Bardolfo), Jan Martinik (Pistola), Jürgen Sacher (Docteur Caius). Orchestre de la Staatskapelle de Berlin et chœur du Staatsoper de Berlin, dir. Daniel Barenboim. Mise en scène : Mario Martone. (Berlin, 2018).
C major 757608 (1 DVD). Présentation et sous-titres français. Distr. DistrArt Musique.

Après une première production au Théâtre des Champs-Élysées en 2008 (reprise en 2010), où il transposait l'action vers 1890, Mario Martone choisit l'époque contemporaine pour ce spectacle donné en 2018 au Staatsoper de Berlin. Avouons-le franchement, l'œil n'est guère à la fête, entre l'espèce d'arrière-cour miteuse couverte de graffitis faisant office d'Auberge de la Jarretière et la triste demeure de Ford, d'une froideur aseptisée. Loin de toute atmosphère sylvestre, le dernier tableau se déroule en ville, dans un lieu assez glauque où chacun fume son petit joint avant d'entonner la fugue finale. L'aubergiste fournit d'ailleurs en drogue aussi bien ses hôtes que la bande de Ford. Bien peu ragoûtant, Falstaff a les allures d'un clochard qui revêt néanmoins une veste de cuir noir et coiffe un borsalino lorsque vient le temps d'aller rejoindre Alice Ford. Cette dernière, de même que Nannetta, sont en maillots de bain au début du deuxième tableau, histoire de profiter du beau temps et de la piscine familiale. Si la direction d'acteurs s'avère globalement soignée, on reste sceptique devant le choix de Martone qui suggère fortement que Mrs Quickly cède au charme de Sir John à l'avant-dernier tableau...
Décevant sur le plan visuel, ce DVD possède en revanche un atout majeur, celui de documenter le premier Falstaff de Michael Volle, qui offre d'emblée un portrait à la fois truculent et très travaillé du pancione de Verdi. Apportant un soin extrême à la prosodie, à la ligne de chant et à la pure beauté vocale, le baryton s'inscrit d'ores et déjà parmi les très grands interprètes du rôle. Fort bien entouré, il entraîne dans sa joyeuse folie une distribution luxueuse où se distingue en premier lieu la splendide Alice de Barbara Frittoli. Très en voix, celle-ci possède non seulement l'autorité musicale, mais aussi l'aspect glamour qui convient bien au rôle. Primesautière à souhait, la Nannetta de Nadine Sierra chante à ravir, quoique « Sul fil d'un soffio etesio » manque de délicatesse et de poésie. Semblable remarque s'applique à Francesco Demuro, Fenton attachant qui donne cependant trop de voix dans « Dal labbro il canto estasiato vola », privant ce moment de grâce d'une partie de son mystère évanescent. Excellente comédienne, Daniela Barcellona campe une Mrs Quickly désopilante, tandis que Katharina Kammerloher est une Meg Page racée à la superbe voix de mezzo. Le Ford d'Alfredo Daza emporte tous les suffrages par la solidité des moyens vocaux et la justesse du jeu, tout comme les Pistola, Bardolfo et docteur Caius des excellents Jan Martinik, Stephan Rügamer et Jürgen Sacher. Dans la fosse, Daniel Barenboim prend un plaisir manifeste à mettre en relief les infinies subtilités de l'orchestration de Verdi. Mais s'il fait merveilleusement sonner les différents pupitres de la Staatskapelle de Berlin, il adopte souvent des tempos alanguis qui ralentissent indûment le rythme de la comédie. Qu'on écoute pour s'en convaincre le deuxième tableau, dans lequel les commères doivent constamment refréner leur élan pour être en phase avec le chef. Également contestable nous semble être le choix de faire jouer une corniste sur scène au début du dernier tableau, alors que les appels du cor devraient parvenir du lointain et contribuer ainsi à créer un climat d'enchantement. Au total, une captation qui vaut d'abord pour Michael Volle et la remarquable équipe de chanteurs.

Louis Bilodeau