Les Indes galantes

Rameau

le 01/07/2021

par Olivier Rouvière

Ana Quintans (Hébé, Zima), Emmanuelle de Negri (Emilie, Phani), Julie Roset (l’Amour), Mathias Vidal (Dom Carlos, Valère, Damon), Guillaume Andrieux (Osman, Adario), Alexandre Duhamel (Huascar), Edwin Crossley-Mercer (Bellone, Dom Alvar), La Chapelle harmonique, dir. Valentin Tournet.
Château de Versailles-Spectacles CVS 031 (2 CD). 2020. 2h31. Notice en français. Distr. Outhere.

Les Indes sont décidément en pleine forme : alors que sort en salle le beau documentaire de Philippe Béziat sur la production (discutable) de Clément Cogitore, et moins de deux ans après la version Vashegyi, voici que nous en arrive une autre – à laquelle on ne pourra s’empêcher de la comparer, puisqu’elle aussi s’autorise de l’édition tardive de 1761 pour supprimer l’Entrée des Fleurs : rien ne l’annonce sur le coffret, dont la notice brille d’ailleurs par son inconsistance (ce qui est rare, chez « Versailles », elle ne fournit même pas les noms des musiciens d’orchestre). La mouture choisie par Tournet est cependant plus complète que celle de Vashegyi : à l’exception de quelques reprises, elle inclut l’intégralité du Prologue (y compris le rôle de l’Amour) et, bizarrement, insère le divin quatuor des « Fleurs » au milieu de la dernière entrée (ce que rien ne justifie, puisque ce quatuor réclame deux rôles féminins alors que « Les Sauvages » n’en offre qu’un). La lecture extrêmement pêchue de Tournet et de ses ensembles fait le prix et la fragilité de ce nouvel enregistrement. Servi par une prise de son spectaculaire, le jeune chef opte pour une interprétation très opératique, à la rythmique virile, parfois subtilement travaillée (notes inégales), souvent trop carrée (le duo « Volez, zéphyrs » est fort raide), toujours extravertie, qui nous vaut autant de réussites (le trio final des « Incas », la Tempête, l’Air du Calumet, enfin débarrassé des chichis qui l’encombrent si souvent) que de ratages (le Tremblement de terre et la Chaconne, qui manquent de souffle). Fort investi, l’orchestre, dense et vigoureux, impressionne (à l’exception de percussions parfois décalées), moins que le chœur, cependant, magnifique de chaleur à la fin du « Turc généreux ». Mais, à la longue, on ne peut s’empêcher de regretter un certain manque de délicatesse, de poésie, de sfumato, particulièrement dans l’entrée des « Sauvages », dont les récits apparaissent plus véhéments (voire carrément bramés) que galants. Il est vrai que la distribution masculine est fragile : Vidal, qui n’a jamais été une véritable haute-contre, séduit par son brillant mais son émission poussée et trop ouverte l’amène à s’égosiller (et à carrément s’épuiser dans les vocalises de « Hâtez-vous de vous embarquer ») ; Andrieux campe un tendre Adario mais un Osman bien fade (à la justesse d’ailleurs précaire), Duhamel un Huascar cotonneux, à la diction embarrassée (mais qui meurt fièrement) et on préfère Crossley-Mercer en Bellone-dragon qu’en brutal Don Alvar. Les dames, en revanche, sont sans reproches : pudique et sensible en Phani, de Negri sait trouver des accents plus dramatiques en Emilie, tandis que Quintans, piquante Zima, réussit la meilleure des Hébé discographiques, éclatante, bien timbrée et bien disante, aux variations agréables. Une interprétation inégale, donc, mais qui confirme la bonne santé de nos jeunes ensembles baroques.


Olivier Rouvière