Passionnément

Messager

le 23/06/2021

par Louis Bilodeau

Véronique Gens (Ketty Stevenson), Étienne Dupuis (Robert Perceval), Nicole Car (Julia), Éric Huchet (William Stevenson), Chantal Santon Jeffery (Hélène Le Barrois), Armando Noguerra (Harris). Orchestre de la Radio de Munich, dir. Stefan Blunier. (Munich, 11, 12 et 13 décembre 2020).
Palazzetto Bru Zane BZ 1044 (1 CD). Distr. Outhere. Articles, synopsis et livret en français et en anglais.
 

Après Les P'tites Michu en 2018, voici que le Palazzetto Bru Zane nous propose un deuxième titre d'André Messager, venu se substituer au projet initial d'enregistrer Déjanire de Saint-Saëns au Prinzregententheater de Munich en décembre 2020. Les mesures sanitaires rendant impossible la réunion d'un chœur et d'un grand orchestre, le choix s'est porté sur la comédie musicale Passionnément, qui fait appel à six solistes et à un petit ensemble comptant ici vingt-quatre musiciens. Cet effectif réduit s'explique par les dimensions restreintes de la fosse du Théâtre de la Michodière qui, deux mois après son inauguration en novembre 1925, accueillait la création de l'ouvrage le 16 janvier 1926, sous la direction du compositeur. Maurice Hennequin s'était chargé des dialogues (absents du disque mais reproduits intégralement dans le livret), tandis qu'Albert Willemetz avait écrit le texte des morceaux musicaux, qu'il appelait lyrics. Le titre provient du numéro le plus fameux de l'œuvre, soit la très belle valse que chante Robert Perceval au deuxième acte lorsqu'il effeuille une marguerite pour se convaincre de l'amour d'une ravissante jeune femme. Sans connaître son identité, il est tombé sous le charme de l'épouse de William Stevenson, millionnaire américain venu en France pour lui acheter à un prix dérisoire un terrain situé au Colorado et rempli de gisements pétroliers. Caricature de l'Américain imbu de ses principes moraux, l'homme d'affaires défend fièrement la prohibition et craint tellement le caractère prétendument volage des Français qu'il exige que sa femme porte une perruque blanche et des lunettes bleues afin de passer pour une vieille rombière. Comme on s'en doute bien, ces précautions s'avèrent inutiles : Ketty Stevenson partage les sentiments de Robert et décide de quitter son mari, qui, après avoir découvert les vertus de l'alcool, accorde de bon cœur le divorce... pour aller filer le parfait bonheur avec Julia, camériste de sa femme.

D'une durée d'une heure et quart et comprenant vingt-trois numéros, la partition suscita globalement l'enthousiasme. Franc-Nohain, auteur de L'Heure espagnole, résuma assez bien le sentiment général dans L'Écho de Paris : « De la fraîcheur, de l'abondance, des rythmes brusques ou enveloppants, jamais canailles ni vulgaires, toujours si chantants et si nets ». Peu doués pour le chant, les comédiens suscitèrent cependant moins d'enthousiasme, à l'exception notable de René Koval, impayable en Stevenson. Spécialisé, depuis Pas sur la bouche (1925) de Maurice Yvain, dans les rôles d'Anglais ou d'Américains, cette vedette de l'entre-deux-guerres trouve un digne successeur en Éric Huchet, qui, outre son excellente voix de ténor et son sens inné du comique, sait toujours adopter le ton juste sans jamais abuser de l'accent anglais. Le rôle de sa jeune épouse convient moins idéalement à Véronique Gens, dont le timbre mûr et l'extrême raffinement du chant sont plutôt ceux d'une grande dame d'un certain âge. Également très (trop ?) distinguée, la Julia de Nicole Car emporte néanmoins l'adhésion dans sa quête éperdue de l'âme sœur et sa superbe interprétation des couplets « L'amour est un oiseau rebelle », que Susan Graham avait d'ailleurs inclus en 2002 dans son disque C'est ça la vie, c'est ça l'amour... Le Robert d'Étienne Dupuis est pour sa part merveilleux de naturel, de bon goût et d'ardeur dans l'expression des tendres sentiments, en particulier dans la valse Passionnément, où son art consommé des demi-teintes confère une vulnérabilité intéressante au viveur qui découvre enfin le véritable amour. Sa maîtresse Hélène Le Barrois, bientôt délaissée au profit de Ketty, est superbement incarnée par Chantal Santon Jeffery, qui apporte beaucoup de fraîcheur et de sensibilité à l'épouse qui retourne finalement auprès de son mari. Armando Noguera, impeccable en capitaine Harris, complète cette distribution de grand luxe. Surtout associé aux répertoires romantique et postromantique allemands, le chef suisse Stefan Blunier saisit bien l'essence de cette musique pleine de finesse et de charme : sous sa direction, les membres de l'Orchestre de la Radio de Munich se coulent avec délectation dans cet univers plus profond qu'il peut le sembler de prime abord.

 

Louis Bilodeau