Leonore (1805)

Beethoven

le 27/04/2021

par Louis Bilodeau

Nathalie Paulin (Leonore), Jean-Michel Richer (Florestan), Stephen Hegedus (Rocco), Pascale Beaudin (Marzelline), Matthew Scollin (Pizarro), Keven Geddes (Jaquino), Alexandre Sylvestre (Don Fernando). Orchestre et Chœur d'Opera Lafayette, dir. Ryan Brown ; mise en scène : Oriol Tomas. (Hunter College, New York, 2-4 mars 2020).

Naxos 2.110674. Distr. Outhere. Présentation en anglais. Sous-titres français.

 

En plus de ressusciter des ouvrages français des XVIIIe et XIXe siècles, le chef et fondateur d'Opera Lafayette, Ryan Brown, est doué pour mettre en évidence la parenté entre certains titres. En 2014, à l'Opéra royal de Versailles, il choisissait ainsi de donner en alternance et dans les même décors, deux pièces aux intrigues apparentées : l'opéra-comique Les Femmes vengées (1775) de Philidor et Così fan tutte de Mozart. Il reprend le même principe avec Léonore ou l'Amour conjugal (1798) de Pierre Gaveaux et Leonore (1805) de Beethoven, joués respectivement en 2017 et 2020 (juste avant le premier confinement) dans deux théâtres universitaires de New York. Dans ces deux derniers opéras, Oriol Tomas fait bouger avec beaucoup de naturel les chanteurs dans le même dispositif scénographique minimaliste constitué de quelques poutres de bois formant des cadres de portes.

Quatre des sept interprètes du « fait historique » de Gaveaux reprennent leur rôle dans le Singspiel de Beethoven. Absolument exquise en Marzelline, Pascale Beaudin possède l'exact format vocal du rôle tout en incarnant merveilleusement la joie de vivre et le côté primesautier de la jeune femme éprise de Fidelio. Plus retenu sur le plan scénique, Keven Geddes fait entendre un très agréable timbre de ténor et laisse une excellente impression en Jaquino au cœur tendre. À la douceur onctueuse d'une voix de basse aux riches harmoniques, Alexandre Sylvestre  joint une grande dignité d'expression, qualités qui en font un remarquable Don Fernando. Quoique très touchant dans son air du troisième acte, Jean-Michel Richer sonne bien léger en Florestan, emploi surdimensionné qui pousse son délicat instrument jusque dans ses derniers retranchements.

À ces vétérans se joignent Stephen Hegedus et Matthew Scollin, Rocco et Pizarro au jeu convaincant mais un peu dépassés par l'écriture beethovénienne. En Leonore, Nathalie Paulin fait entendre une voix d'une souplesse admirable qui lui permet d'affronter crânement les vocalises d'une effroyable difficulté de « Komm, Hoffnung ». Si elle offre un superbe portrait de l'héroïne incarnant jusqu'au paroxysme les vertus de l'amour conjugal, il faut cependant reconnaître que les passages les plus exposés dans l'aigu la mettent à rude épreuve. Les huit choristes masculins réussissent assez bien à faire oublier leur nombre limité dans le chœur des prisonniers ; le chœur final tombe malheureusement à plat en raison du sous-effectif (seize choristes en tout). Dans la fosse, Ryan Brown effectue un travail exceptionnel : dès l'ouverture Leonore II, d'une intensité dramatique peu commune, il mène ses troupes tambour battant en conférant à la représentation un sentiment d'urgence jamais pris en défaut. Amoureux des voix, il sait respirer avec ses chanteurs et obtenir d'eux un fondu quasi instrumental, comme dans le magnifique duo Marzelline-Leonore « Um in der Ehe froh zu leben ». Pour ces raisons, il nous rend indulgent face à quelques insuffisances vocales et nous fait recommander avec enthousiasme cette première version en DVD.

 

Louis Bilodeau