Les Maîtres chanteurs de Nuremberg

Wagner

le 13/04/2021

Révérence

par Louis Bilodeau

Georg Zeppenfeld (Hans Sachs), Klaus Florian Vogt (Walther), Jacquelyn Wagner (Eva), Adrian Eröd (Beckmesser), Sebastian Kohlhepp (David), Christa Mayer (Magdelene), Vitalij Kowaljow (Pogner). Orchestre de la Staatskapelle de Dresde, chœur de l'Opéra d'État de Saxe et Chœur Bach de Salzbourg, dir. Christian Thielemann. (Salzbourg, 13 et 22 avril 2019).

Profil Edition Günter Hänssler, PH20059 (4 CD). Distr. UVM Distribution. Présentation en allemand et en anglais. Pas de livret.

 

Ces somptueux Maîtres chanteurs constituent d'abord le triomphe de Christian Thielemann et de son sublime Orchestre de la Staatskapelle de Dresde, qui parviennent à une sorte de miracle. Car le chef (qui a fait ses débuts à Bayreuth dans cet ouvrage en 2000) et la formation orchestrale (qui possède Wagner dans son ADN depuis bientôt 180 ans) offrent une lecture exaltante tout au long de ces quatre heures et 33 minutes de musique. Si ce total peut a priori sembler excessif et susciter quelques craintes sur la lenteur du discours musical, qu'on se détrompe immédiatement : loin de s'éterniser, la représentation ne traîne jamais en longueur et la fin du deuxième acte possède toute la joyeuse agitation et le brin de folie que l'on peut souhaiter. De surcroît, Thielemann prend un plaisir manifeste à ciseler avec gourmandise le moindre détail grâce à des cordes suprêmement soyeuses, de savoureux bois et des cuivres glorieux. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter le prélude du troisième acte, où l'équilibre des masses sonores tient du prodige et qui atteint à un exceptionnel moment d'émotion.

Enregistrée au Festival de Pâques en avril 2019, cette version salzbourgeoise est l'écho du spectacle mis en scène par Jens-Daniel Herzog. Qu'on ne s'étonne donc pas de bruits parfois un peu gênants, en particulier au deuxième acte. Quoique moins favorisés que l'orchestre par la prise de son, les chanteurs forment une équipe remarquable. Habitué du rôle de Pogner, Georg Zeppenfeld chante ici son tout premier Hans Sachs, rôle redoutable s'il en est. Son cordonnier possède une grande dignité, que traduisent admirablement un grave opulent, une déclamation toujours attentive au poids des mots et la finesse du phrasé. Devant un portrait aussi fouillé et attachant, on lui pardonne aisément sa fatigue bien compréhensible dans l'aigu à la fin du troisième acte. Déjà présent dans deux DVD en provenance de Bayreuth (2008 et 2017), Klaus Florian Vogt est un Walther d'une grande poésie, dont le timbre très clair et l'aisance dans le registre supérieur confèrent beaucoup d'ardeur juvénile à son dernier acte. On pourrait certes souhaiter moins d'apathie dans certains passages, mais son personnage s'impose néanmoins sans difficulté. Jacquelyn Wagner campe une Eva sensible et délicate, moins jeune fille primesautière que femme épanouie, et au chant lumineux qu'entache parfois un vibrato un peu envahissant, notamment dans le quintette. Reconnu internationalement comme un des meilleurs Beckmesser de sa génération, Adrian Eröd prouve avec éclat que le rôle du marqueur peut être magnifiquement chanté sans jamais verser dans un histrionisme au goût parfois douteux. Le même commentaire s'applique au David racé et au timbre séduisant de Sebastian Kohlhepp et à la Magdalene un rien trop mûre de Christa Mayer. La superbe voix de basse et l'intelligence musicale de Vitalij Kowaljow servent idéalement Pogner. Formidables de bout en bout, le chœur de l'Opéra d'État de Saxe et le Chœur Bach de Salzbourg achèvent de nous convaincre que l'on tient là une version marquante de la discographie wagnérienne.

 

Louis Bilodeau