Carmen

Bizet

le 23/03/2021

par Louis Bilodeau

Claude Eichenberger (Carmen), Xavier Moreno (Don José), Elissa Huber (Micaëla), Jordan Shanahan (Escamillo), Lilian Farahani (Frasquita), Eleonora Vacchi (Mercédès), Andries Cloete (Le Remendado), Nazariy Sadivskyy (Le Dancaïre), Young Kwon (Zuniga), Carl Rumstadt (Moralès). Orchestre symphonique de Berne et chœur du Théâtre de Berne, dir. Mario Venzago. Mise en scène : Stephan Märki (Berne, 2018).
Arthaus Musik 109433 (1 DVD + 2 CD). Pas de présentation. Sous-titres anglais, allemands, français et japonais. Distr. UVM Distribution.

 

Déconvenue totale pour cette Carmen en provenance de Berne. Le boîtier du coffret – qui ne comprend aucun document d'accompagnement – annonce la version originale, arrangée par le metteur en scène Stephan Märki. Il s'agit en réalité d'une publicité fallacieuse, car c'est plutôt à un tripatouillage pour le moins curieux de la partition que se sont livrés les responsables du spectacle. On en veut pour preuve l'entrée de Carmen, qui entonne d'abord l'air initialement prévu (enregistré par Angela Gheorghiu dans l'intégrale de Michel Plasson) auquel Bizet avait renoncé, puis enchaîne, après quelques coups de timbale fortissimo, avec le deuxième couplet de la habanera ! Si les récitatifs passent presque tous à la trappe, à peu près rien ne subsiste pour autant des dialogues. De surcroît, il est étonnant de ne pas entendre l'entracte précédant le tableau chez Lillas Pastia et le chœur « À deux cuartos ». De l'édition Oeser, le chef exclut la magnifique section destinée aux ténors (« Sans faire les cruelles ») du chœur des cigarières, mais retient en revanche le duo intégral Don José-Escamillo, désormais bien connu, et surtout le finale initial. Après avoir été poignardée, Carmen reprend une partie de l'air des cartes, suivie d'une brève reprise de l'air du toréador confié au chœur et des accords conclusifs. Si l'on se réjouit d'entendre pour la première fois ces quelques mesures, on comprend que le compositeur les ait bien vite supprimées au profit d'un baisser de rideau infiniment plus concis et efficace sur le plan dramatique.

Mario Venzago dirige tantôt avec une belle fougue, tantôt avec indifférence ou précipitation une phalange et des chœurs enthousiastes mais dont la précision n'est pas la qualité prédominante. Les nombreux décalages s'avèrent gênants, de même que la piètre qualité du français des choristes et des solistes. La zingara de Claude Eichenberger manque d'opulence vocale et de sensualité pour que son personnage prenne véritablement vie. Elle surclasse toutefois aisément le Don José misérabiliste au chant débraillé de Xavier Moreno et l'Escamillo inacceptable du fruste Jordan Shanahan, qui saute sans vergogne d'un couplet à l'autre dans son air. Seules la Micaëla d'Elissa Huber et la Frasquita de Lilian Farahani rehaussent quelque peu le niveau général de la distribution. Dans un décor plutôt étrange constitué de murs amovibles recouverts de miroirs, Stephan Märki a réalisé une mise en scène dépourvue de cohérence qui irrite bien plus qu'elle ne sert l'intensité de la tragédie. Constamment présent sur scène, un danseur (appelé « Joker ») s'apparente à un maître de cérémonie qui interagit avec Carmen ; portant une tête de taureau ou arborant un masque de mort, il symbolise de façon fort peu subtile le destin qui attend et semble attirer la bohémienne. Tout au long de la représentation, de multiples questions surgissent par ailleurs dans notre esprit. Pourquoi le chœur des gamins est-il chanté par de jeunes filles habillées comme si elles participaient à un concours de beauté ? Pourquoi les jeunes gens du premier acte sont-ils installés dans les premières loges plutôt que sur scène, près des cigarières ? Dans quel univers est transposé le troisième acte, au cours duquel toutes les femmes portent des tenues de soirée ? Et lors du défilé à Séville, pourquoi est-ce Micaëla qui apparaît, triomphante, lorsque le chœur acclame Escamillo ? On pourrait ainsi multiplier les exemples d'incongruités qui nous laissent dubitatif et achèvent de nous convaincre que cette parution ne change en rien la vidéographie, dominée par les versions Casadesus/Sivadier, Gardiner/Noble, Pappano/Zambello et Nézet-Séguin/Eyre.

 

Louis Bilodeau