King Arthur

Purcell

le 05/02/2021

par Olivier Rouvière

Anett Fritsch, Robin Johannsen (sopranos), Benno Schachtner (contre-ténor), Mark Milhofer, Stephan Rügamer (ténors), Arttu Kataja, Johannes Weisser (barytons), Akademie für alte Musik Berlin, Chœurs du Staatsoper unter den Linden, dir. René Jacobs ; mise en scène : Sven-Eric Bechtolf et Julian Crouch (Berlin 2017).
Naxos (1 DVD). 2h50’. Notice en anglais. Distr. Outhere.

 

Monter le semi-opéra King Arthur est toujours une gageure – surtout si l'on prétend réinsérer la série d'intermèdes composant la partition de Purcell au sein de la pièce originale de Dryden qu'ils étaient censés ponctuer. Le spectacle a toutes les chances de lasser les mélomanes (découragés par une pièce répétitive), comme les passionnés de théâtre (impatientés par une heure et demie de musique mal intégrée au drame). Graham Vick et William Christie avaient plutôt bien relevé le challenge, avec leur production japonisante de 1995, au Châtelet. À Berlin, bien sûr, on entend se montrer plus audacieux, plus... moderne. Rogné, traduit en allemand, le texte de Dryden a été inséré dans un autre prétexte dramatique : durant la Seconde Guerre mondiale, le jeune Arthur, qui a perdu son père dans les combats, fête ses huit ans ; son grand-père lui offre des marionnettes et un grimoire contant les prodiges de son homonyme légendaire, le roi breton Arthur, qui vainquit les Saxons d'Oswald ; dans ses rêves, le garçonnet confond désormais le père absent avec le chevalier, et le spectacle va, tout du long, tenter de tresser ces deux trames. Au prix d'un considérable alourdissement, non seulement d'ordre narratif, mais aussi, et surtout, d'ordre esthétique : inévitable mélange des genres, des époques et des styles dans le look des personnages (censés être à la fois réels et fantasmatiques), abus des projections, superpositions, doubles-sens, incrustations, etc. L'œil est sur-sollicité et, souvent, par des choses assez laides : les coiffures de carton-pâte des esprits de la forêt, l'hospice dans lequel se déroule la scène des bergers, la verge turgescente et rayée (!) d'Osmond.

L'oreille n'est guère plus en repos : aux pièces venues de King Arthur, Jacobs a ajouté nombre de pavanes, fantaisies, extraits d'odes, sonates, qui doublent la durée de l'œuvre et servent le plus souvent de fond sonore à un texte allemand vociféré. Il faut attendre 25 minutes pour entendre le premier chant de Purcell ! La dimension musicale reste cependant le meilleur atout de la production : à la tête d'une opulente Akademie für alte Musik, aux cordes spectaculaires (mais aux cuivres perfectibles), Jacobs dirige avec largeur, volontarisme (des rythmes très marqués) et un expressionnisme inspiré d'Harnoncourt, qui colle à la lecture scénique. Dès que le lyrisme de Purcell trouve à s'épandre (en anglais), les moments de grâce apparaissent : féroce cérémonie païenne en l'honneur de Woden (dans des costumes d'inspiration africaine), divin duo de « He & She » (où « Lui » se voit confié à un contre-ténor), touchante mélopée du Froid, sorti d'une armoire. Les forces vocales, chœur inclus, sont remarquables, même si, aux percutants Johannes Weisser et Mark Milhofer (à l'émission un rien trop germanique), on préfère les deux épatantes sopranos : radieuses Prêtresse et « She » de Johannsen, étincelants Philidel, Amour et Vénus de Fritsch. Il y a donc à boire et à manger dans ce pudding allemand, malaisément filmé dans le cadre trop réverbéré du Théâtre Schiller, qui dut procurer des soirées agréables aux spectateurs du cru mais aura plus de mal à trouver son public à l'écran...



Olivier Rouvière