Le Timbre d'argent

Saint-Saëns

le 14/12/2020

Révérence

par Didier van Moere

Hélène Guilmette (Hélène), Jodie Devos (Rosa), Edgaras Montvidas (Conrad), Yu Shao (Bénédict), Tassis Christoyannis (Spiridion), Jean-Yves Ravoux (Patrick), Matthieu Chapuis (Un Mendiant). Chœur accentus, Les Siècles, dir. François-Xavier Roth (enr. live juin 2017, Paris, Opéra-Comique).
Palazzetto Bru Zane « Opéra français » 025. 2 CD. Présentation bilingue (fr., angl.). Distr. Outhere.

 

Un timbre d’argent qui procure la richesse mais provoque la mort chaque fois qu’il résonne : Conrad, le faustien peintre viennois, aurait dû se méfier de son médecin Spiridion. Comme dans Les Contes d’Hoffmann, plusieurs diables en un seul… Mais tout n’est qu’un rêve, notamment la danseuse Fiammetta que Conrad peint sous les traits de l’enchanteresse Circé et dont il est épris à la folie, jusqu’à oublier sa fiancée. L’affaire aura une fin heureuse, le peintre épousant gentiment sa petite Hélène. Entre temps, on aura vu des métamorphoses de décors, des festins et des carnavals, des sirènes au bord d’un lac… Le siècle, on le sait, aimait les diableries. Encore fallait-il les mettre en musique, après tant d’autres. Pour son premier opéra, dont le tandem Barbier et Carré avait commis le texte, Saint-Saëns n’avait guère à craindre de la comparaison, déjà maître incontesté de l’orchestre, digne successeur de Berlioz en matière de couleurs : comme l’écrit l’ami Gérard Condé dans la notice, ce Timbre d’argent est « bien plus qu’un galop d’essai ».

La partition connut une carrière agitée : achevée en 1865, elle ne fut créée au Théâtre national lyrique qu’en 1877 après avoir failli l’être à l’Opéra-Comique et à l’Opéra ; elle connut plusieurs avatars, opéra-comique avec dialogues parlés d’abord, puis grand opéra avec ballet – comme la Fenella de La Muette de Portici, Fiammetta est un rôle dansé. Saint-Saëns lui-même le confesse : « Il y a de tout dans cet ouvrage, qui a de la Symphonie à l’Opérette en passant par le Drame lyrique et le ballet. » Il était temps de le ressusciter, même s’il peut en effet parfois manquer d’unité : on n’en connaissait plus que la romance d’Hélène « Le bonheur est chose légère » ou la Chanson napolitaine de Spiridion, deux pages du deuxième acte. Sa quatrième et dernière mouture vit le jour à Bruxelles, en 1913, sous la forme définitive d’un drame lyrique en quatre actes.

C’est cette version, la plus élaborée, que François-Xavier Roth a choisie pour la production présentée salle Favart en 2017, dont voici l’écho. Remarquable direction, vivante et colorée, qui restitue toutes les finesses de l’orchestre de Saint-Saëns et confère à l’œuvre cette unité qu’on lui dénie, à la tête d’un orchestre très complice – remarquable accentus aussi. Pouvait-on rêver meilleure distribution ? Certes un peu tendu lorsque sa partie se corse, Edgaras Montvidas a superbement assimilé les canons du chant français, même s’il pourrait creuser davantage les mots du délirant Conrad. C’est ici, justement, que Tassis Christoyannis est magnifique, diable patricien, jamais outré, moins mordant qu’insinuant, qui, comme toujours, délivre une leçon de style. Hélène Guilmette, au fruité délicieux, est une belle Hélène, dont la Romance déploie une grande séduction. La Rosa de Jodie Devos n’a pas moins de charme et Yu Shao, naguère repéré à l’Académie de l’Opéra de Paris, campe un Bénédict raffiné et prometteur.


Didier van Moere