La Flûte enchantée

Mozart

le 27/07/2020

par Chantal Cazaux

David Portillo (Tamino), Sofia Fomina (Pamina), Brindley Sherratt (Sarastro), Björn Bürger (Papageno), Caroline Wettergreen (la Reine de la Nuit), Michael Kraus (l’Orateur), Jörg Schneider (Monostatos), Alison Rose (Papagena), Esther Dierkes, Marta Fontanals-Simmons & Katharina Magiera (les Trois Dames), Freddie Jemison, Aman de Silva & Stephan Dyakonov (les Trois Garçons), Thomas Atkins & Martin Snell (Prêtres, Hommes d’armes), Chœur de Glyndebourne, Orchestra of the Age of Enlightenment, dir. Ryan Wigglesworth, mise en scène : Barbe & Doucet (Festival de Glyndebourne, 4 août 2019).
Opus Arte OA1304D. Notice et synopsis en anglais. Distr. DistrArt Musique.


Voici une Flûte qui a beaucoup d’atouts pour devenir une référence, d’autant qu’elle est donnée sans coupure aucune. Et ce, malgré quelques réserves musicales – principalement dues à la direction de Ryan Wigglesworth : ses tempi prudentissimes, son manque d’élan et les contre-notes excessives qu’il autorise à la Reine de la Nuit sont de vrais regrets.

Mais commençons par l’heureuse surprise : une production originale et cohérente, finement travaillée et qui régale les yeux. Le conte fantaisiste y prime sur la parabole initiatique, un choix assumé avec intelligence. Pour lieu principal de l’intrigue, les Québécois André Barbe (qui signe la scénographie) et Renaud Doucet (pour la mise en scène) se sont inspirés de l’hôtel Sacher et de sa légendaire directrice, Anna Sacher – femme de tête, grande fumeuse de cigares, qui avait succédé à son défunt époux, ex-chef de Metternich et fondateur de l’établissement. La question du pouvoir au féminin sera celle de cette Reine de la Nuit, entourée de tout un petit monde hôtelier : Tamino en client somnambule (le dragon qui le poursuit en rêve n’est autre que la gigantesque pile d’assiettes que portait une serveuse croisée la veille), Sarastro en chef à toque (et sa brigade de mitrons), Papageno en fournisseur de duvets, Monostatos en préposé à la chaudière (visage charbonneux à l’appui), les Dames en femmes de chambre, les Garçons en grooms. Discret clin d’œil au XVIIIe siècle, cette Vienne de la Belle Epoque se déploie en multiples décors dessinés à la plume, à-plats en noir et blanc qui évoquent les livres pour enfants et nous font voyager du hall (où apparaît solennellement la Directrice-Reine de la Nuit par l’ascenseur principal) aux cuisines (royaume de Sarastro), de la cave (lieu des épreuves – et des réunions clandestines d’un groupe de suffragettes menées par la Directrice) au jardin d’hiver (où dort sa fille Pamina, lorgnée par Monostatos)… habités de costumes délicieusement rétro et colorés et par les marionnettes inventives de Patrick Martel (en un tournemain, des oreillers se transforment en oies, des légumes en monstre arcimboldien, des poupons en bébés « papageniens », et les Hommes d’armes sont des géants articulés), dans un dialogue très créatif entre réalisme et excentricité. Après des épreuves culinaires, Tamino et Pamina rejoindront la confrérie des cuisiniers et Sarastro fera sien le combat féministe.

Devant tant d’inventivité, il est d’autant plus paradoxal de subir la direction lourde de Ryan Wigglesworth, aux lenteurs atones, qui dessert tant l’Orchestre de l’Âge des Lumières (dont on aurait aimé mieux goûter les timbres astringents) que l’esprit de l’œuvre, accusant ses longueurs et oublieuse de sa verve joyeuse. Heureusement, le plateau vocal est à l’amble de la production et compense par son charme et son homogénéité ce problème de fond. À part pour la Reine de Caroline Wettergreen, dont on apprécie peu le timbre sans corps et les suraigus abusifs, on est sous le charme, à commencer par le couple Tamino/Pamina : lui, un David Portillo souple et vibrant, ductile, sans mièvrerie ; elle, une Sofia Fomina à la lumière fruitée, à la conduite stylée, infiniment touchante. Brindley Sherratt est un Sarastro de belle profondeur, dans une option « de proximité » : moins « sage inaccessible » qu’enrobante figure paternelle ; Michael Kraus est un Orateur de la belle autorité. Papageno joueur et bien chantant de Björn Bürger, gentille Papagena d’Alison Rose, Dames parfaites (plus que les Garçons, un peu verts) comme les Hommes d’armes.

Ce n’est pas la lecture musicale la plus vivante de la Flûte, ni même sa transposition théâtrale la plus complète. Mais c’est une proposition dramaturgique pertinente et tenue de bout en bout, servie par une distribution presque sans accroc, qui s’y amuse et convainc : qualités qui touchent peut-être plus que la perfection.

Chantal Cazaux