Phèdre

Jean-Baptiste Lemoyne

le 15/04/2020

par Olivier Rouvière

Judith van Wanroij (Phèdre), Julien Behr (Hippolyte), Tassis Christoyannis (Thésée), Melody Louledjian (Œnone), Jérôme Boutillier (un Chasseur), Ludivine Gombert (la Grande Prêtresse de Vénus), Purcell Choir, Orfeo Orchestra, dir. György Vashegyi (2019).
Palazzetto Bru Zane (2 CD). 2h17. Notice en français. Distr. Outhere.

 

En juin 2017, une réduction de l’œuvre donnée aux Bouffes du Nord par Julien Chauvin et quelques-uns des chanteurs du présent disque nous avait alléché ; la parution intégrale de cette Phèdre (1786) inspirée de Racine nous laisse davantage sur notre faim. Contemporain de Mozart, Jean-Baptiste Lemoyne (1751-1796), Français formé en Allemagne et qui fit le traditionnel voyage d’Italie, se présente, dans le Paris de Louis XVI, comme le successeur de Gluck. Ce dernier, cependant, ne l’adouba jamais. Et, si l’on en croit la toujours instructive notice concoctée par le Palazzetto Bru Zane, les auditeurs de l’époque jugèrent que, dans la tragédie lyrique, Lemoyne caricaturait Gluck plutôt qu’il ne le poursuivait. À certains égards, Phèdre, écrite l’année des Nozze di Figaro, confirme cette impression : Lemoyne abuse de certains procédés, comme les massifs accords mineurs, l’usage des contretemps menaçants ou celui, paradoxal, des trémolos (la phrase « rends le calme à mes sens » du premier air de l’héroïne plagie ainsi le fameux air d’Oreste « Le calme rentre dans mon cœur »). L’acte I, proche de l’oratorio, se traîne (Lemoyne le raccourcit d’ailleurs par la suite), la veine mélodique manque de netteté, et de belles inspirations (la plupart des airs de Phèdre et de Thésée) se voient suivies de platitudes : à l’acte III, une tempête banale s’enchaîne ainsi à l’intense aria « Il ne m’est plus permis de vivre »…

Il faut sans doute faire la part de la direction, inégale elle aussi, solide, mais pas toujours inspirée, ratant certains climax qui auraient réclamé la poigne d’un Muti ou d’un Harnoncourt (le fulgurant ensemble « Ah, suivons le dieu qui m’entraîne », à l’acte I). L’orchestre épouse la battue, fervent seulement quand l’est celle-ci (par exemple, dans le très haydénien prélude de l’acte III) ; et nos impressions sur le Purcell Choir sont toujours les mêmes : des talents mais un français trop disparate. Le français de van Wanroij et de Christoyannis reste, lui, admirable : si certaines voyelles trahissent les non francophones, la science des appuis et des hiérarchies sonores propres à notre langue pourrait en remontrer à bien des Français. Certes, la créatrice de Phèdre, la mythique Saint-Huberty, possédait sans doute un timbre plus sombre, un jeu plus viscéral que ceux de la soprano flamande – voix claire, graphique, à l’expression analytique. Mais quel souci des phrasés, des nuances, de la qualité du chant, même, avec cette irruption maîtrisée du parlando (« je te hais ») ! Même constat chez Christoyannis, dont le personnage, tardivement paru, s’impose aussitôt : poussé dans ses retranchements (le grave de Thésée lui échappe un peu), le baryton grec va chercher dans l’Invocation à Neptune des couleurs et des accents enflammés qu’on n’entendait guère dans son Jephté de Montéclair, enregistré six mois plus tôt. Si Boutillier s’avère un comprimario de luxe, le chant chuintant et vieillot de Louledjian ne nous convainc pas. Le cas de Behr est particulier : voici une belle voix qui possède les ressources d’un rôle tendu, mais qui (pour « faire expressif » ?) semble soudain, sans raison apparente, renvoyer son émission en arrière et se rengorger à la façon des mauvais ténors d’opéra (« Si votre amitié m’est ravie »). Certains chanteurs sont décidément mal conseillés… Une parution plus documentaire, donc, que franchement séduisante.

Olivier Rouvière