La Cenerentola

Rossini

le 20/03/2020

par Alfred Caron

Juan Francisco Gatell (Don Ramiro), Vito Priante (Dandini), Alessandro Corbelli (Don Magnifico), Damiana Mizzi (Clorinda), Annunziata Vestri (Tisbe), Serena Malfi (Angelina, Cenerentola), Ugo Guagliardo (Alidoro). Chœur et Orchestre de l'Opéra de Rome, dir. Alejo Pérez. Mise en scène Emma Dante (2016).
DVD Cmajor 752408. Notice en anglais, allemand, français. Distr. DistrArt Musique.


Pour mettre en scène La Cenerentola, Emma Dante est allée chercher l’inspiration dans l’iconographie des livres pour enfants et a d’évidence voulu voir dans l’opéra de Rossini une sorte de conte initiatique, celui du passage de l’enfance à l’âge adulte. L’héroïne et son prince charmant nous apparaissent entourés de poupées mécaniques à leur image qui les secondent et les protègent sur le chemin qui doit les conduire au triomphe final, celui de la bonté, comme les enfants qui se créent des doubles imaginaires ou font d’un jouet un autre soi-même. La multiplication de ces clones, incarnés par des danseurs, acrobates et mimes est prétexte à une lecture chorégraphique de la partition, très réussie, notamment dans les ensembles, même si elle a un peu tendance à phagocyter l’action elle-même. Pour les autres personnages, Magnifico et ses filles, Dandini et Alidoro, ils sont traités dans le registre habituel, burlesque et caricatural pour les premiers, fantaisiste pour les deux autres. Dans l’ensemble, la vision reste assez classique, à quelques notations décalées près : le finale du premier acte où les figurants, hommes et femmes en robe de mariée, apparaissent armés de revolvers et de fusils et s'effondrent tous abattus à la fin du numéro, ou l’orage transformé en une scène de passage à tabac de Cenerentola par Magnifico et ses filles. La réussite du spectacle doit beaucoup à une direction d’acteurs d’une grande finesse, mise en valeur par la réalisation, des costumes inventifs et une scénographie dont la simplicité est sublimée par des lumières remarquables qui varient à plaisir les ambiances d'une scène à l'autre.

D’un excellent plateau très homogène on distinguera d’abord le Magnifico inépuisable d’Alessandro Corbelli, très en voix, qui trouve à réinventer ce personnage qu’il a incarné un nombre incalculable de fois dans un parfait équilibre entre chant et théâtre. Lui répond le Dandini de Vito Priante auquel sa large voix de baryton donne une remarquable présence, même si la maîtrise du chant orné n'est pas toujours irréprochable. Tous deux font du fameux duo du « Segreto d'importanza » un numéro anthologique et l’un des meilleurs moments de la mise en scène. Ugo Guagliardo domine avec brio le difficile grand air d’Alidoro malgré une voix un peu lourde pour ce rôle de basse chantante, et les deux sœurs sont incarnées avec autant de virtuosité vocale que de relief théâtral par deux chanteuses de premier plan. Du côté des deux protagonistes, ni Juan Francisco Gatell, irréprochable mais sans cette aisance et ce brillant de l'aigu que peuvent donner à Ramiro un Florez ou un Mironov, ni Serena Malfi, respectable mezzo à laquelle manquent un peu de rondeur dans l'aigu et la caractérisation de ce charme mélancolique caractéristique du personnage, ne peuvent prétendre détrôner les grands titulaires de leurs rôles ; mais leurs prestations restent plus qu'honorables dans une mise en scène qui réduit un peu la portée de leurs personnages, surtout en ce qui concerne le ténor. Un des grands atouts de cette production de grand luxe, outre sa réussite visuelle incontestable, reste la direction d'Alejo Pérez à la tête de l'orchestre de l'Opéra de Rome aux vents et aux bois chatoyants qui donne du chef-d’œuvre de Rossini une lecture d'un raffinement coloriste total et d'un parfait équilibre, dont les tempi parfois assez retenus donnent beaucoup de place au chant et à l'expressivité.

Alfred Caron