La Veillée

Émile Jaques-Dalcroze

le 19/03/2020

par Raphaëlle Blin

Sophie Graf (soprano), Annina Haug (alto), Valerio Contaldo (ténor), Benoît Capt (baryton), Orchestre de chambre de Genève, Le Chant Sacré de Genève, dir. Romain Mayor.
Claves 1905/06 (2 CD). Présentation biographique en français et en anglais. Pas de livret. Distr. DistrArt Musique.

 

Émile Jaques-Dalcroze (1865-1950) est surtout connu pour la pédagogie musicale qui porte son nom, dont le principe de base est la mise en relation des mouvements du corps et de la musique. Ce serait cependant rendre injustement hommage à sa carrière que de négliger son travail de composition. L’Orchestre de chambre et le Chant Sacré de Genève, tous deux sous la direction de Romain Mayor, comblent ce manque en enregistrant l’œuvre que le compositeur appréciait le plus : La Veillée, oratorio profane, ou suite lyrique, pour chœur, orchestre et solistes (quatre dans cette version), créée en 1909 après plus de 18 ans de retouches.

La partition s’inspire des Maîtres sonneurs (1853), un roman de George Sand qui se déroule dans les campagnes françaises du Berry et du Bourbonnais. Au cours d’une vingtaine de numéros nous sont présentés danses paysannes, chansons du folklore, rondes de la Saint-Jean, jeux de miroir du coucou... On y trouve même la comptine pour enfants Le Petit Mousse chantée a cappella par le chœur.

On reconnaît, au-delà de la fantaisie du thème pittoresque et de l’inventivité de certaines trouvailles orchestrales, les principales esthétiques de la fin du XIXe siècle : le style d’Offenbach dans le traitement des chœurs, des mélodies très apparentées à celles de Léo Delibes, des couleurs d’opérettes et d’opéras français (Auber, Massenet, Messager), des textures à la Bruckner, des interludes rappelant Tchaïkovski, etc.

Malheureusement, la juxtaposition des airs l’emporte sur la continuité musicale : l’écoute s’éparpille et finalement se lasse, malgré la récurrence de plusieurs motifs tout au long de l’œuvre (le coucou). D’autant plus que l’enregistrement proposé (environ 1h20) ne présente que des extraits, certes larges, mais il manque au moins quatre numéros complets. Si l’on ne peut qu’admirer la facture de l’ensemble, on cherche ce je-ne-sais-quoi qui fait que l’expérience nous marquera fortement.

L’interprétation de l’équipe artistique est néanmoins dynamique et rend justice à la musique : les textes sont parfaitement prononcés et de ce fait compréhensibles, en l’absence de livret dans la pochette de disque. Les chœurs englobent les timbres des solistes, ce qui permet des imitations tout à fait en rapport avec les bruits en écho d’une promenade dans la nature. La soprano Sophie Graf, parfaite pour l’emploi, rend chacune de ses entrées particulièrement expressive.

La prise de son et les choix de direction artistique font de cet enregistrement un bel objet, qui donne sa chance à une partition fort peu jouée et pourtant témoin de tout un pan de la vie culturelle et spirituelle du XIXe siècle. Si l’œuvre contient des longueurs et manque d’originalité, la version CD permet d’isoler certains passages et de se réjouir de la fraîcheur qui en émane.

Raphaëlle Blin