A Santa Lucia

Pierantonio Tasca

le 16/03/2020

par Jean Cabourg

Ray M. Wade Jr (Ciccillo), KS Iordanka Derilova (Rosella), Cornelia Marschall (Concettina), KS Ulf Paulsen (Totonno), Rita Kapfhammer (Maria), Anhaltische Philharmonie Dessau, Opernchor, Extrachor und Kinderchor des Anhaltischen Theaters Dessau, dir. Markus L. Frank (live 2017).
CPO 555 181-2 (1 CD). 73’11. Notice trilingue et livret avec traduction angl./all. Distr. DistrArt Musique.

De tous les compositeurs qui constituèrent, du temps de l’après Verdi, ce que l’on nomme la Jeune École - celle des Ponchielli, Giordano, Cilea et consorts - bientôt aimantés par le succès du vérisme propulsé par Mascagni, le baron napolitain Tasca n’est pas le plus célèbre. Cet enregistrement le rappelle donc à notre bon souvenir. Créé en 1892 au Krolloper de Berlin, friand des ouvrages italiens de l’époque, cet A Santa Lucia sur un livret de Golisciani, collaborateur des musiciens cités supra, fait écho au Mascagni de Cavalleria rusticana. Tout invite à comparer ces deux opéras, tant leurs sujets, ancrés dans une Italie populaire sinon miséreuse, sont nourris d’identiques ferments mélodramatiques. Ce drame napolitain, contant l’histoire de Cicillo (fils d’un marchand d’huîtres du quartier de Santa Lucia) et de la mendiante Rosella, dont il est épris et qui lui a donné un enfant alors qu’il est fiancé à la jeune Maria, trouve sa résolution dans la noyade suicidaire de la pauvre fille. À la différence de l’œuvre phare mascagnienne exacerbant la fougue orchestrale inspirée par la nouvelle de Verga, la partition de Tasca cultive plutôt la couleur locale. Chœurs de pêcheurs, mandolines et guitares se mêlent ici aux chorals religieux en une mosaïque sonore avant tout pittoresque. Cet éparpillement du discours ainsi que celui des airs solistes n’empêche point le compositeur de réserver une place majeure au duo passionnel du premier acte, comme à l’inévitable intermezzo symphonique. Le fait que les créateurs de ce melodramma en deux actes, la Bellincioni en Rosella, et son époux le ténor Roberto Stagno, aient été ceux-là même qui avaient assuré le triomphe de Cavalleria ajoute à la gémellité des deux œuvres, mais place la barre très haut pour leurs successeurs !

La présente intégrale, dirigée à Dessau, patrie du Bauhaus, par un chef assez long à entrer dans le vif du sujet, est de ce point de vue très frustrante. Iordanka Derilova force son talent de soprano clair privé de bas médium sans réussir à donner corps à son personnage, face à un ténor contraint et de timbre quelconque, tandis que la pauvre Rita Kapfhammer maltraite en vain ses registres. Un baryton inconsistant, des chœurs souvent débraillés : la vocalité du premier vérisme, dévolue à l’origine aux chanteurs verdiens, mérite mieux. D’autant que le relatif décousu de la trame mélodique et les courts échanges des protagonistes sur fond d’incises chorales qui l’émaillent appellent une forte incarnation vocale. Une découverte donc, qui en l’état pique la curiosité sans emporter l’adhésion.

Jean Cabourg