Agrippina

Haendel

le 03/02/2020

par Olivier Rouvière

Joyce DiDonato (Agrippina), Franco Fagioli (Nerone), Elsa Benoit (Poppea), Luca Pisaroni (Claudio), Jakub Josef Orlinski (Ottone), Andrea Mastroni (Pallante), Carlo Vistoli (Narciso), Biagio Pizzuti (Lesbo), Marie-Nicole Lemieux (Junon), Il Pomo d’oro, dir. Maxim Emelyanychev (2019).
Erato (3 CD). 3h50. Notice en français. Distr. Warner.

Comme Le Couronnement de Poppée de Monteverdi, avec lequel elle partage nombre de personnages, un ton cynique et une évidente efficacité théâtrale, l’Agrippina (1709) de Haendel fait généralement, de nos jours, un tabac sur scène. Au disque, l’équilibre est plus difficile à obtenir, entre de désopilantes mais longues scènes en récitatif et un patchwork d’arie exigeantes mais brèves, empruntées aux partitions précédentes du Saxon. À l’instar du Serse précédemment enregistré par Emelyanychev (DG, 2018), cette nouvelle Agrippina parie sur le luxe de sa distribution, quand les précédentes (Gardiner, McGegan, Jacobs, Malgoire) jouaient davantage la carte de la troupe. Le jeune chef russe n’impose pas de véritable vision de l’œuvre - donnée dans une intégralité presque excessive, ballet inclus -, se contentant souvent d’accompagner les chanteurs, parfois fort bien (« Voi che udite »), parfois platement (« Col saggio tuo consiglio »). Parce qu’un travail en profondeur sur le texte a manifestement été produit, les récits sont dans l’ensemble réussis (animés, naturels, bien dits) ; mais ils ne s’enchaînent pas de façon organique aux airs, dont la plupart apparaissent dépourvus de caractère. Quand l’interprétation de Jacobs nous agaçait par son interventionnisme, celle-ci nous déçoit par sa neutralité. En outre, si les sonorités d’Il Pomo d’oro s’avèrent séduisantes (hautbois, violoncelle), le manque d’incisivité des violons nous fait regretter la lecture au scalpel, la virtuosité rythmique de Gardiner. 

Comme dans une auberge espagnole, les vedettes trouvent donc ici ce qu’elles apportent. Fagioli est certes, vocalement parlant, un Néron de luxe (encore que les vocalises de « Come nube che fugge » soient bien lourdes), mais il n’incarne guère le fils d’Agrippine – trop de muscles, trop de son. À l’inverse, Pisaroni et Orlinski campent leurs rôles de façon crédible, mais le premier apparaît un peu usé (et instable dans « Vieni o cara »), tandis que le second se montre fade et monochrome. À l’écoute du grave escamoté de « Cade il mondo », on se demande s’il n’aurait pas été préférable de distribuer Claude à Mastroni, au demeurant excellent Pallas, balourd et plastronnant comme il faut. Vistoli et Pizzuti sont aussi sans reproches, presque trop élégants, quand Lemieux, venue faire un clin d’oeil de star, s’égare en Junon. Le choix de Benoit laisse perplexe : certes, on se réjouit d’entendre, plutôt qu’un canari, une Poppée enfin charnelle et pulpeuse, mais une Poppée ne sachant pas vocaliser nous prive de la version longue de « Se giunge il dispetto » (la version raccourcie, elle, n’offre que peu d’intérêt). En ce qui concerne DiDonato, toute réserve s’évanouit : aussi riche d’inflexions que Della Jones (version Gardiner) mais dotée d’un timbre plus séduisant, féline dans les airs, mordante et impérieuse dans les récits, sublime dans ses derniers efforts, elle est Agrippine comme Bette Davis était Margo Channing ou Rita Hayworth était Gilda – déjà une légende...

Olivier Rouvière