The Bassarids

Henze

le 13/01/2020

Révérence

par Pierre Rigaudière

Sean Panikkar (Dionysos), Russell Braun (Penthée), Willard White (Cadmus), Nikolai Schukoff (Tirésias/Calliope), Károly Szemerédy (le Capitaine/Adonis), Tanja Ariane Baumgartner (Agave/Vénus), Vera-Lotte Böcker (Autonoé/Proserpine), Anna Maria Dur (Béroé). Orchestre philharmonique de Vienne, chœurs du Staatsoper de Vienne, dir. Kent Nagano. Mise en scène : Krzysztof Warlikowski (Salzbourg, 2018).
Unitel / ArtHaus Musik 109412. Synopsis bilingue (angl., all.). Distr. UVM.

 

Un peu plus d’un demi-siècle après une création biaisée par sa traduction en allemand, l’opéra The Bassarids pouvait en 2018 revenir la tête haute à Salzbourg, dans sa version anglaise originale telle que conçue d’après Les Bacchantes d’Euripide par Auden et Kallman.

Le caractère spectaculaire du dispositif musical grand format voulu par Hans Werner Henze trouve dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski et le décor de Malgorzata Szczesniak un puissant amplificateur. Divisé en trois zones, – de cour à jardin : la chambre royale, l’espace public du palais, le lieu des danses et orgies bacchiques –, le large espace scénique de la Felsenreitschule dessine une horizontalité d’autant plus impressionnante qu’elle est contrepointée par la verticalité hiératique des arcades qui l’entourent.

Warlikowski n’ayant lésiné ni sur le sang, ni sur la chair – les sachets plastiques avec les fragments de Penthée déchiqueté par les Ménades, sa tête coupée par sa propre mère n’ont rien à envier aux faits divers les plus trash –, ni sur l’érotisme et la nudité, la confluence de l’extraversion scénique et de la profusion musicale entraîne par moments un effet de trop plein qui tend paradoxalement à émousser les acmés dramaturgiques. À cette réserve près, qui n’est pas mineure, comment ne pas être impressionné par cette machinerie musico-théâtrale ? La tension expressive d’une écriture orchestrale sur laquelle se reflètent celles d’un Berg, d’un Hartmann, mais aussi certaines couleurs harmoniques typiques de Stravinsky et même le volontarisme rythmique de Hindemith – sans oublier une touche orientalisante un peu cinématographique – est restituée sans filtre par la prestigieuse phalange des Wiener Philharmoniker qu’aiguillonne Kent Nagano.

Spectaculaire, la musique de l’unique acte structuré en quatre « mouvements » l’est par un usage souvent massif de l’orchestre, avec force sonneries de cuivres et présence affirmée des percussions. Les occasions ne manquent pas de faire entendre des chœurs – les Thébains, très tôt acquis au culte de Dionysos, les Ménades –, dont la plénitude de l’écriture convient parfaitement à l’opulence du chœur viennois.

Il y a de quoi être, comme ses victimes, ensorcelé par le Dionysos que campe le ténor américain d’origine sri lankaise Sean Panikkar. L’onctuosité de son timbre contrôlé dans ses moindres nuances et teintes ne le prive aucunement de la puissance nécessaire à ses démonstrations de colère vengeresse, et se double d’une admirable mobilité scénique. Sans jamais se départir de l’homogénéité de timbre qui garantit sa grande fluidité mélodique, le baryton Russell Braun développe un jeu d’acteur engagé. La chute du jeune roi Penthée, lui aussi victime du sortilège de Dionysos, est vertigineuse. Quoique périlleux pour les interprètes, le passage où le dieu et le roi, sous son emprise totale, chantent d’une même voix – en l’occurrence un unisson où ne manquent pas de se manifester de légères dyssynchronies – est d’une grande efficacité dramaturgique.

Parmi les rôles féminins, l’Agavé de Tanja Ariane Baumgartner se distingue par une présence scénique habitée – son retour du mont Cithéron dans un état d’hébétude totale est saisissant – et par une puissance qui lui permet de faire face à l’orchestre sans dénaturer son riche nuancier de mezzo-soprano.

Épargnés par le vent de folie que sème Dionysos sur son passage, Cadmus (Willard White, basse particulièrement imposante qui, au prix d’un vibrato un peu large, dote le fondateur de Thèbes de toute l’autorité requise) et la nourrice Béroé (Anna Maria Dur) sont les seuls à pressentir l’inévitable catastrophe. Ne voyant quant à lui rien venir, le supposé devin Tirésias est ici traité avec un certain humour, si bien que Nikolai Schukoff peut basculer en douceur dans le registre quasi buffa de la scène où il incarne Calliope. D’une assurance vocale sans faille, le baryton-basse Károly Szemerédy se voit lui aussi confier plus de latitude scénique dans son rôle alternatif d’Adonis et l’exploite avec beaucoup de truculence.

Scènes de danse, couleurs symboliques, jeux de lumière et projections vidéo, tout agit comme exhausteur de l’activité scénique. Rythmé par un montage dynamique et par l’alternance rapide des angles de vue comme des focales, le film de Tiziano Mancini en accroît davantage encore le tempo dramatique.

Pierre Rigaudière