The Fairy Queen - The Indian Queen

Purcell

le 03/12/2019

par Olivier Rouvière

The Fairy Queen, Stour Music Chorus & Orchestra, Deller Consort, dir. Alfred Deller (1972).
The Indian Queen, The King's Musick, Deller Consort, dir. Alfred Deller (1976).
Harmonia Mundi HMX2904000.06 (2 CD). 2h11. Notice en français. Distr. Harmonia Mundi.

Afin de commémorer les quarante ans de la disparition d’Alfred Deller (1912-1979), Harmonia Mundi réédite, en un coffret de 7 CD intitulé « The Voice of Purcell », deux de ses derniers récitals, d’une crépusculaire splendeur (« O Solitude », 1977 ; « Music for a While », 1979), accompagnés des trois principaux semi-opéras de Purcell enregistrés par Deller : King Arthur (1691), The Fairy Queen (1692) et The Indian Queen (1695). Rien d’inédit – mais l’occasion de réactualiser nos souvenirs, grâce à un exemplaire remastering (hélas, les livrets ont été omis). Et, une fois encore, en dépit de la multitude de micro-agacements produits par ces interprétations plus que quarantenaires, la magie opère… Passons sur King Arthur, auquel L’Avant-Scène Opéra a consacré son numéro 163. Dans Fairy Queen, on est d’emblée frappé par la direction à la fois enjouée et poétique de Deller, à la tête d’un orchestre (The Stour Music) finalement assez probant et même enthousiasmant en plus d’une occasion : dans la noble et mystérieuse symphony pour les cygnes, à l’acte III, et durant tout le fracassant début de l’acte IV, dont les climats et enchaînements bénéficient d’une évidente familiarité avec la partition. L’intuition de Deller lui dicte une lecture d’une grande ferveur - même si elle ne correspond plus forcément aux canons de l’interprétation « historiquement informée » -, comme lors de l’invocation à l’Hymen (« Sure the dull God of Marriage »), portée par un rubato quasi mystique.

Côté solistes vocaux, on se montrera moins convaincu : des trois principales sopranos, c’est la moins connue, Christina Clarke, qui impressionne le plus, notamment dans les pages ornées (« Thrice happy lovers »), tandis qu’Honor Sheppard et Jean Knibbs affichent divers problèmes techniques – soutien précaire, émission serrée – qui n’entravent cependant pas l’émotion (« La Plainte », certes trop appuyée, reste envoûtante). Les ténors (John Buttrey, Neil Jenkins) sont faibles et il est dommage que, côté barytons, Maurice Bevan laisse trop souvent place à un Norman Platt (le Poète ivre, Corydon) truculent mais sans beaucoup de voix – ce pourquoi Deller le fait épauler par un basson qui lui vole la vedette ! Deller lui-même, malgré quelques divins moments (l’Été), n’a pas été distribué dans des emplois qui le flattent : Mopsa et le Chinois sont d’ailleurs aujourd’hui confiés à des ténors. Mais, on l’a dit, ici, l’ensemble vaut infiniment mieux que la somme des parties.

Le cas est un peu différent dans The Indian Queen (enregistré quatre ans plus tard, en 1976, sans le Stour Orchestra), où la direction affiche quelques baisses de tension (en début et fin de programme) et où le continuo, plus présent, agace davantage (notamment le clavecin de Robert Elliott), tandis que le chœur a perdu de sa superbe. En outre, Clarke a disparu et les deux autres sopranos ont vieilli – mais Sheppard reste un Dieu du rêve plein d’aura. Enfin, Mark Deller, qui, de sa voix nasillarde, gâchait divers épisodes de Fairy Queen (le Secret, « Let the fifes ») sabote ici l’acte I. Mais certains moments restent merveilleux : Maurice Bevan campe une Envie gourmande puis un Isméron d’une réelle profondeur. Surtout, il faut écouter ce disque pour le duo des Esprits aériens : dans « Ah ! how happy we are », l’union extatique du contre-ténor de Deller avec la haute-contre de Paul Elliott nous envoie directement au ciel…

Olivier Rouvière