Le Crépuscule des dieux

Wagner

le 11/03/2019

Révérence

par Pierre Flinois

Laila Andersson-Palme (Brünnhilde), Elliot Palay (Siegfried), Margrethe Danielsen (Waltraute), Eva Johansson (Gutrune), Lars Waage (Gunther), Aage Haugland (Hagen), Jörgen Klint (Alberich), Aarhus Symphony Orchestra, dir. Francesco Cristofoli (1987).
Sterling CDA-1813/1816-2. Distr. DistrArt Musique.

Le wagnérien passionné aura noté depuis longtemps l’existence d’une intégrale du Ring en vidéo, captée au Danemark, au Jyske Opera d’Aarhus entre 1993 et 1996, et éditée un temps en7 K7 VHS. Y brillent Lars Waage, Lisbeth Balslev, Stig Anderson… Voici que paraît un pan audio partiel et antérieur du même Ring avec le seul Crépuscule des dieux, pour témoigner surtout de la Brünnhilde de Laila Andersson-Palme, une soprano suédoise qui fit sa carrière quasi-exclusivement à Stockholm et Drottningholm (elle chanta cependant Salomé entre Berlin, Vienne et New York, et Tosca à Grenoble…). Elle est la seule ici avec le Siegfried américain Elliot Palay, à ne pas être danoise dans la distribution de ce Crépuscule de ce fait très locale, mais qui n’en est pas moins d’une très belle qualité.

L’édition n’est guère précise quant aux interprètes des Nornes (deux sont superbes) et des Filles du Rhin, toutes non créditées, mais elle fait d’abord entendre quelques voix qui ont largement dépassé les frontières du Danemark, à commencer par le Hagen de Aage Haugland qui fit assez carrière de Berlin au Met et jusqu’à Bayreuth (de 1983 à 1986) pour qu’on n’ait qu’à évoquer la noirceur de son timbre riche et profond, sa puissance sonore, et en Hagen sa subtilité et son intelligence retorse ; de même Eva Johansson, Gutrune ici assez pointue d’aigu, cherchant à stabiliser sa voix de grande wagnérienne qui apparaîtra vite usée à Bayreuth entre 1988 et 1993.

Mais les autres sont pratiquement des inconnus, à commencer par Lars Waage, Gunther superbe, très théâtral, au timbre chaleureux et vibrant, ou la mezzo assez claire Margrethe Danielsen, bonne Waltraute, très concernée, mais pas toujours parfaitement juste, et l’Alberich de Jörgen Klint, tout à fait présent. Inconnu encore, le Siegfried très solide d’Elliot Palay, mâle, sonore, un rien vieillot de timbre, mais capable d’aigus dardés comme de poésie réelle, étonnant de tenue et de qualité globale pour une époque qui cherchait en vain des interprètes du rôle seulement décents. Reste enfin Laila Andersson-Palme, Brünnhilde étonnante, de par une voix assez jeune de timbre, très féminine, tendant parfois même vers la soubrette montée (le duo de l’Aube) mais capable d’emportements majuscules au II, puis d’une vraie introspection, et livrant finalement une Immolation torrentielle. Une légère tendance à la nasalité dans l’aigu, un médium manquant un peu de couleurs, un grave assez clair, mais un aigu de bombarde, inextinguible, d’une parfaite tenue et d’une très grande souplesse, attestent de moyens de fait considérables que les micros, très proches, font incroyablement ressortir. Dommage qu’elle martèle à ce point la diction, et roule les r de façon si excessive, comme de peur qu’on ne la comprenne pas. Des défauts qu’une carrière plus internationale aurait contribué à réduire sans doute. Peu importe, voici une Brünnhilde considérable à ajouter à la cohorte des grandes scandinaves qui en ont fait l’histoire.

Les chœurs sont plus qu’honorables face à Hagen, aidés là aussi par la prise de son qui en augmente l’ambitus sonore. Le moins passionnant reste l’orchestre, qui manque des couleurs et de la séduction instrumentale des grandes formations wagnériennes mais reste plus que professionnel en matière d’emportement et de puissance expressive, sous la baguette très concernée et très souvent emportée du chef danois Francesco Cristofoli. Un élève de Celibidache, qui a le sens de ces grands moments où la fosse se doit de vibrer de façon tellurique : l’appel de Hagen, survolté, la violente confrontation au II, un trio de la Conjuration exceptionnel d’emportement font un acte II de très haut niveau, où l’orchestre se défonce, et la scène est en feu. On rêve soudain de la même baguette face à Vienne ou Berlin…

Bref, si cette version survoltée, excessive presque grâce à son chef et à ses interprètes principaux, ne remet rien en cause en matière de références anciennes, elle peut fièrement apparaître dans une discothèque très spécialisée où elle damera le pion, en énergie, en impact, en instants de folie, à nombre de ses rivales contemporaines, et non des moindres.

Pierre Flinois